JACQUES-LOUIS DAVID
LE PREMIER CONSUL FRANCHISSANT LES ALPES
AU COL DU GRAND-SAINT-BERNARD
(1800, Huile sur toile, 260 x 221 cm, Château de la Malmaison)

Pendant la guerre de reconquête des provinces du
Piémont et de la Lombardie, Bonaparte, alors Premier consul, franchit
les Alpes avec son armée au col du Grand-Saint-Bernard, le 21 mai
1800.
Séduit par la personnalité et la grandeur de Bonaparte,
David peint l'image d'un héros classique qui monte vers la gloire,
se tourne vers le spectateur et montre du doigt la direction à
suivre : la route vers un avenir meilleur. Le décor est grandiose,
l'orage menace, la tunique et les drapeaux volent au vent, le cheval se
cabre.
Au pied du Premier consul, David grave sur les rochers le nom des illustres
conquérants qui ont réussi à traverser
les Alpes : Hannibal, Charlemagne et... Bonaparte !
Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard
- aussi nommé dans ses différentes versions : Napoléon
passant le mont Saint-Bernard, Bonaparte au Grand Saint-Bernard, Le passage
du Saint-Bernard ou Portrait de Bonaparte au Grand Saint-Bernard - est
le titre de cinq portraits équestres de Napoléon Bonaparte
peints par Jacques Louis David entre 1800 et 1803.
Ils sont conservés au :
Musée national du château de Malmaison (260 x 221cm)

Musée national du château de Versailles
(272 x 232 cm et 267 x 230 cm)
Château de Charlottenburg, Berlin (260 x 226 cm)
;

Musée du Belvédère, Vienne (264
x 232 cm)

1°) Historique des tableaux
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Initialement
intitulé Tableau-portrait équestre du général
Bonaparte, premier Consul de la république, représenté
dans le moment où il passe les Alpes au mont Saint-Bernard le 30
floréal an VIII, l’œuvre est à l’origine
une commande du roi d’Espagne Charles IV. Celui-ci, par l’intermédiaire
de l’ambassadeur de France en Espagne Charles-Jean-Marie Alquier,
fait appel au peintre Jacques Louis David le 7 août 1800, pour réaliser
un portrait du premier Consul, afin qu’il soit installé dans
le salon des « Grands Capitaines » du palais royal de Madrid
- aujourd’hui au Musée national du château de Malmaison.
Il s’agissait par ce geste, de saluer les relations d’entente
cordiale et de coopération politique et militaire entre les deux
nations. Le tableau reste à Madrid jusqu’en 1812 date à
laquelle il est emporté par Joseph Bonaparte lors de sa fuite d’Espagne,
et l’accompagne dans son exil aux États-Unis. L’œuvre
appartient à la famille de Joseph jusqu’en 1949, quand elle
est léguée par son arrière petite-fille au musée
de Malmaison (à Rueil-Malmaison, chef-lieu des Hauts-de-Seine,
au pied du mont Valérien, au Château de Malmaison, aujourd'hui
musée national, qui fut le séjour préféré
du Premier consul, puis de Joséphine après son divorce).
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Informé
de cette commande, Bonaparte demande au peintre trois répliques
: une pour le palais de Saint-Cloud (1801, aujourd’hui au château
de Charlottenbourg), elle est enlevée en 1814 par les soldats prussiens
du général von Blücher qui l’offre au roi de
Prusse. La deuxième pour la bibliothèque de l’Hôtel
des Invalides en 1802 (actuellement au musée national du château
de Versailles), remisé dans les réserves sous la Restauration,
elle est accrochée en 1837 par Louis-Philippe 1er au musée
historique du château de Versailles. |
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Et
la troisième pour le palais de la République cisalpine de
Milan livrée en 1803 (Musée du Belvédère),
qui est enlevée en 1816 par les Autrichiens qui l’installent
au Belvédère de Vienne en 1834. Une cinquième version
est réalisée par David et reste dans ses ateliers successifs
jusqu’à la mort du peintre (Musée national du château
de Versailles) ; en 1850 elle fut offerte au président Louis-Napoléon
Bonaparte, futur Napoléon III, qui l’installe aux Tuileries,
en 1979 le tableau est cédé par le prince Napoléon
au château de Versailles. |
2°) Aspect général

Les cinq versions du tableau sont de grande taille et
de dimensions proches (260 sur 220 cm). Y figure Bonaparte en uniforme
de général en chef, coiffé d’un bicorne galonné
d’or, armé d’un sabre à la mamelouk et drapé
d’un manteau gonflé par le vent qui s’engouffre dans
ses plis. De sa main gauche il agrippe la bride qui maîtrise sa
monture en train de se cabrer. Tout en se tournant vers le spectateur
il indique une direction de la main droite. En arrière plan des
soldats gravissent les flancs de la montagne et acheminent des canons.
Au premier plan les noms de BONAPARTE, ANNIBAL et KAROLVS MAGNVS IMP.
sont gravés sur des rocs. L’œuvre est signée
et datée L. DAVID AN IX sur la sangle qui enserre le poitrail du
cheval.
3°) Différences entre les cinq versions
Le premier exemplaire de Malmaison présente Bonaparte
avec un manteau jaune-orangé, le crispin (manchette de cuir cousue
dans le prolongement d'un gant afin de protéger le poignet) du
gant est brodé, la robe du cheval est pie (robe blanche tachetée
de larges plaques d'une autre couleur), le harnachement est complet, bride
complète avec une muserolle (partie de la bride d'un cheval qui
se place au-dessus du nez), sous-ventrière rouge foncé.
L’officier qui tient un sabre à l’arrière-plan
est masqué par la queue du cheval. Le visage de Napoléon
parait juvénile.

L’exemplaire de Charlottenburg montre un manteau
de ton rouge vermillon. La robe du cheval est alezane (brun rougeâtre,
de couleur fauve), la bride est simple sans muserolle, la sous-ventrière
est gris-bleu. Le paysage est enneigé. Les traits de Napoléon
sont plus creusés et il esquisse un léger sourire. Le tableau
est signé L. DAVID L’AN IX.

Dans l’exemplaire de Versailles, la robe du cheval est gris pommelé,
le harnachement est identique à celui de Charlottenburg, la couleur
de la sous-ventrière est bleue. La broderie du gant est simplifiée,
le parement de la manche est visible sous le gant, comme est visible l’officier.
Le paysage s’est assombri. L’expression de Napoléon
est plus dure. Le tableau n’est pas signé.

L’exemplaire du Belvédère est presque identique à
celui de Versailles, le visage de Napoléon s’est encore durci.
Le tableau est signé J. L. DAVID L. ANNO X.

Le second exemplaire de Versailles présente un cheval pie, la bride
est complète mais sans la muserolle, la sous-ventrière est
rouge. Le manteau est rouge-orangé, le col est noir, la broderie
du gant est à peine visible, le tissu de l’écharpe
est bleu clair. L’officier est à nouveau masqué par
la queue du cheval. Le visage de Napoléon est moins jeune avec,
comme dans Charlottenbourg, un léger sourire, les cheveux sont
plus courts. Par sa forme et le dessin de la broderie, le modèle
du bicorne est celui des généraux de l’Empire (ce
qui suggère que l’œuvre fut achevé après
1804). Le tableau non daté est signé L. DAVID. (les 5 tableaux)

4°) Contexte historique
L’exploit du passage des Alpes
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Napoléon réalise un exploit stratégique et logistique
en décidant de traverser les Alpes le 13 mai 1800. Il fallait surprendre
les Autrichiens du général Melas et fondre sur eux en profitant
de l’effet de surprise. C’est avec ce fait d’armes que
commence la deuxième campagne d’Italie, déclenchée
par la reprise de Milan par les Autrichiens. Si le succès de Marengo
(dans le Piémont) est du à l’intervention in extremis
de Desaix et la charge de Kellermann, la traversée des Alpes est
l’œuvre du seul Bonaparte. Avec son armée de réserve
il traverse le Grand-Saint-Bernard, le corps du général
Moncey traverse le Saint-Gothard et le corps du général
Turreau se dirige vers le col de Montgenèvre. Le 18 mai Bonaparte
quitte Martigny et se met en route vers le Grand Saint-Bernard. Le 20
mai, habillé d’un uniforme bleu que recouvre une redingote
blanche et coiffé d’un bicorne couvert de toile cirée,
il monte une mule, et escorté par le guide Dorsaz, il traverse
les sentiers escarpés du sommet alpin. (Voir le tableau de Paul
Delaroche, Bonaparte franchissant les Alpes, 1848, Musée du Louvre). |
Du 15 au 21 mai 1800 les troupes gravissent les monts
et acheminent des tonnes de matériel et l’artillerie logée
dans des troncs d’arbres évidés pour en faciliter
le transport. L’artillerie fut retardée au fort de Bard par
la résistance des Autrichiens, mais le reste de l’armée
fut au rendez-vous de la première bataille importante à
Montebello.
Napoléon écrit le 18 mai : « Nous luttons contre la
glace, la neige, les tourmentes, et les avalanches. Le Saint-Bernard étonné
de voir tant de monde le franchir si brusquement, nous oppose quelques
obstacles. »
5°) L’entente franco-espagnole
La reconquête de l’Italie par Napoléon favorise le
rapprochement avec l’Espagne du roi Charles IV. Les intérêts
sont mutuels, le roi désire agrandir le duché de Parme et
accepte en contrepartie de céder la Louisiane, mais Napoléon
veut aussi la collaboration de l’Espagne dans sa guerre contre l’Angleterre.
Pour ce faire, outre les habituels pourparlers qu’impliquent les
négociations diplomatiques, l’ambassadeur de France, Charles-Jean-Marie
Alquier ancien conventionnel régicide et ami de David, initie avec
Talleyrand ministre des affaires extérieures, le retour à
une tradition héritée de l’Ancien Régime :
l’usage des cadeaux diplomatiques. Le Premier consul se montre d’une
rare générosité en offrant au roi des pistolets fabriqué
à la manufacture de Versailles, des robes de grands couturiers
parisiens et des joyaux pour la reine, et aussi une magnifique armure
pour l’influent Prince de la paix Manuel Godoy. Pour sa part Charles
IV offre à Napoléon un superbe contingent de seize chevaux
de race espagnole venant de ses écuries royales, son portrait et
celui de la reine par Goya, et passe la commande à David du portrait
du Premier Consul.
Cette politique de coopération avec un premier Consul de plus en
plus puissant n’empêcha pas Charles IV de se faire déposséder
de son royaume en 1808, au profit du propre frère de Napoléon,
Joseph Bonaparte.
6°) Choix du sujet

La commande stipulait que David représente le général
Bonaparte en pied dans son costume de premier consul, probablement dans
l’esprit des portraits consulaires peints plus tard par Gros, Lefèvre
ou Ingres, mais David choisi de faire une peinture équestre. L’ambassadeur
d’Espagne Musquiz informa Napoléon de la commande et lui
proposa de choisir la manière dont il aimerait être représenté
par David : il souhaita d’abord être montré passant
la revue à cheval mais finalement c’est l’épisode
du passage du Grand Saint-Bernard qui fut retenu.
7°) Réalisation de l’œuvre
Il existe très peu d’esquisses et d’études préparatoires,
ce qui tranche avec les habitudes du peintre réputé très
scrupuleux dans la préparation de ses tableaux. Antoine-Jean Gros
son élève possédait une ébauche à l’huile
d’un cheval cabré, probable étude pour la monture.
Les carnets de David montrent quelques esquisses présentant une
première pensée de l’attitude du cavalier.
Pour la réalisation des différentes répliques, David
se fit aider par deux de ses élèves, Jérome-Martin
Langlois, qui travailla surtout sur les deux premiers tableaux, et Georges
Rouget qui par la suite fit une copie de l’œuvre pour l’Hôtel
des Invalides.
N’ayant pu convaincre Napoléon de poser
pour le tableau, Jacques Louis David s’inspira d’un buste
pour la ressemblance, et fit poser son fils pour la posture du personnage.
Mais il disposa par ailleurs de l’uniforme et du bicorne que Bonaparte
portait à Marengo. Deux des chevaux de Napoléon servirent
de modèles pour la monture fougueuse:
la jument « la Belle » représentée
dans la réplique de Charlottenburg, et « le Marengo »,
dont la robe grise figure dans les tableaux de Versailles et Vienne. Pour
le paysage, il se servit de gravures tirées de l’ouvrage
Voyage pittoresque de la Suisse.

Le premier des cinq portraits fut peint en quatre mois, d’octobre
1800 à janvier 1801. David commença immédiatement
sa réplique en février et la termina le 25 mai, date à
laquelle il reçut la visite de Bonaparte, venu dans son atelier
du Louvre pour contempler son effigie (Voir le Portrait inachevé
de Bonaparte, 1798, Musée du Louvre).
8°) Composition
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Pour
structurer son tableau David utilise une construction géométrique
rigoureuse délimitée par des perpendiculaires et des diagonales
qui donnent des lignes de force qui dirigent la composition. Il se base
sur des formes géométriques simples, le sujet principal
s’inscrit dans un cercle délimité par la queue du
cheval et le pan du manteau et dont le centre est le pommeau du sabre.
Napoléon et son cheval forment un motif en Z donnant du dynamisme
à la figure. Les diagonales des montagnes et des nuages se confrontent
renforçant l’impression de mouvement et d’ascension.
Malgré cela la toile parait statique ce qui est dû en grande
partie à la lumière zénithale (éclairage naturel
par le haut) que David a choisi pour éclairer son sujet, lui donnant
l’aspect d’un bas-relief. |
9°) Technique
À la différence de ses prédécesseurs Boucher
et Fragonard, qui employaient une sous-couche dite imprimeure comme fond
coloré avant d’attaquer la peinture, David utilise le fond
blanc de la toile enduite grassement, comme le démontrent certaines
de ses toiles restées inachevées, par exemple son premier
portrait de Bonaparte ou l’esquisse du
Serment du Jeu de Paume.
 
Il travaille en deux ou trois couches. Après avoir fait l’ébauche
du sujet par un dessin à l’ocre il l’élabore
dans le ton local par des touches nerveuses peu chargées en peinture,
se concentrant sur les masses d’ombres et de lumières. Il
revient ensuite avec une pâte plus onctueuse, corrigeant les éventuels
défauts, et se concentrant sur les détails.
La dernière couche sert à la finition (estompage des touches,
lissage de la surface) et souvent David charge ses assistants de cette
ultime étape.
10°) Esthétique
 
Fidèle à son postulat du « retour
vers le grec pur », David applique son néo-classicisme radical
des Sabines au portrait de Bonaparte. Seul entorse à la règle,
l’usage de costumes contemporains. Le cheval de la première
version est repris presque à l’identique sur celui des Sabines
: même attitude, même robe pie. Sa posture profilée
rappelle les bas-reliefs du Parthénon.

Dans sa première version, la figure juvénile
de Bonaparte se situe dans l’esthétique du « beau idéal
» symbolisé par l’Apollon du Belvédère (réalisé entre 130-140 après J.-C., musée
du Vatican, Rome) et dont l’exemple extrême est La
Mort de Hyacinte de Jean Broc, élève de David.


Cet éphèbe qu’il peint une première
fois dans La Mort de Joseph Bara (jeune héros
de la Révolution française, 1780-1793, engagé volontaire
au 8e régiment de hussards comme tambour dans les troupes républicaines
combattant en Vendée, le 7 décembre 1793, il est pris à
partie près de Cholet par des Chouans. Contraint de crier «
Vive le Roi ! ». Joseph Bara aurait préféré
mourir en criant « Vive la République ! » avant de
tomber sous les balles royalistes) est aussi présent sous la forme
du jeune écuyer au bonnet phrygien (à
l’extrême droite) des Sabines.

Ayant fait poser son jeune fils pour la posture de Bonaparte
il retient cette apparence juvénile qui évoque la figure
du jeune Alexandre dressant Bucéphale, Bonaparte
repliant ses jambes contre les flancs du cheval comme les cavaliers grecs.
Pour David, Napoléon est encore le jeune général
héroïque des premières conquêtes d’Italie.
11°) Choix de représentation
Allégorie ou héroïsation
Au début du Consulat les peintres glorifient la
figure du nouveau maître de la France par des peintures allégoriques,
tel celle de Antoine François Callet qui, dans son Allégorie
de la bataille de Marengo (musée de Versailles)
montre Napoléon en costume romain accompagné des symboles
ailés de la victoire, ou de Pierre-Paul Prud’hon dans son
Triomphe de Bonaparte avec le Premier consul sur un char accompagnés
aussi de figures ailées.

David lui, choisit l’héroïsation, une
représentation proche de l’allégorie, mais sans ses
symboles. Ici point de Victoire ailée, de char céleste ni
de couronne de laurier. C’est un cheval cabré qui semble
s’envoler, impression renforcée par le vent qui agite sa
queue et sa crinière, c’est le geste impérieux qui
commande et montre la victoire imminente, le manteau rouge rappelle la
cape d’Apollon, et symbolise le pouvoir, le caractère juvénile
et la quiétude de Bonaparte évoque Alexandre sur Bucéphale,
tout ces éléments sont autant de codes qui contribuent chez
David à rendre son sujet héroïque.
 
12°) Le geste dans la peinture de David
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Le
geste est omniprésent dans sa peinture, comme le montre le si beau Mars désarmé par Vénus et les Grâces (1824). |
Les
mains tendues du Serment des Horaces,
du
Serment du jeu de paume ou
de la Distribution des aigles, sont autant d’exemples
frappants de l’utilisation du geste comme élément
rhétorique. |
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Dans La Mort de Socrate tandis qu’il va boire la ciguë,
le philosophe, de son geste d’admonition (avertissement, réprimande),
continue d’enseigner à ses disciples. Dans notre Premier
Consul, l’index pointé ne laisse aucun doute sur la volonté
du général de parvenir à ses buts. C’est parait-il,
François Gérard, ancien élève de David, qui
posa pour la main. Il n’indique pas les sommets, il nous montre
la victoire imminente et en même temps ordonne à ses soldats
de le suivre. Est-ce pour cela qu’elle est nue ? Ou plutôt
pour montrer que « Ce n’est pas par l’épée
que l’on gagne des batailles » dixit Napoléon, voulant
faire passer l’image d’un pacificateur plutôt que d’un
conquérant. |
13°) Les inscriptions
Dans huit tableaux, David se sert d’inscriptions pour en renforcer
la signification.
 
Bélisaire demandant l’aumône,
La douleur d’Andromaque, La Mort de Marat,
Le Pelletier de Saint-Fargeau (perdu), Le Premier
Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard,
Sapho, Phaon et l’Amour, Napoléon
dans son cabinet de travail, et Léonidas aux Thermopyles.
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Dans La Mort de Marat, le révolutionnaire agonisant tient un
feuillet signé de la main de Charlotte Corday. |
Léonidas
aux Thermopyles (Léonidas : roi de Sparte de 490
à 480, héros du défilé des Thermopyles, qu'il
défendit contre les Perses et où il périt avec 300 hoplites)
montre un Spartiate gravant sur une paroi « Passant va dire à
Sparte que ses fils sont mort pour la patrie » ne laissant aucun
doute sur le sacrifice des héros. Dans notre portrait équestre
du Premier Consul sur les rocs sont gravés les noms de Hannibal
et Charlemagne liés à Bonaparte par un même exploit
: la traversée des Alpes, faisant du premier Consul l’héritier
de ces illustres prédécesseurs. La mention de Charlemagne
est remarquable car David ajoute « Imp. » qui signifie
Imperator, c’est-à-dire Empereur, après le nom du
souverain. S’agit-il d’une prémonition ou, si Bonaparte
a suggéré ces inscriptions, d’un désir encore
inavoué de sa part ? |
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14°) Napoléon contrôle son image
Parvenu au sommet du pouvoir, il ne s’agit plus de se laisser portraiturer
selon le bon vouloir des artistes. Pour Napoléon, un peintre ou
un sculpteur se doit d’obéir aux exigences de son modèle.
Plusieurs facteurs amènent le Premier Consul à vouloir contrôler
son image figurée. La raison principale est triviale : Bonaparte
répugne de poser pour des artistes. Deux expériences l’ont,
pour ainsi dire, traumatisé.
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Antoine
Gros le premier en 1796, pour son Bonaparte au pont d’Arcole (difficile
victoire de Bonaparte pendant la campagne d'Italie, sur les Autrichiens,
près de Vérone, sur un petit affluent de l'Adige) réussit,
non sans peine à obtenir une séance de pose grâce
au concours de Joséphine de Beauharnais, mais se plaint du peu
de temps dont il dispose. David eut plus de chance mais les trois heures
péniblement obtenues ne lui permettent que de fixer la physionomie
d’un modèle dont le tempérament nerveux incline à
l’agitation. Ainsi, quand en 1800, David lui propose un rendez-vous
pour de nouvelles séances de poses afin de fixer ses traits pour
le portrait équestre, le refus est net : |
« Poser ? à quoi bon ? croyez-vous que
les grands hommes de l'Antiquité dont nous avons les images aient
posé ?
- Mais citoyen premier consul je vous peint pour votre siècle,
pour des hommes qui vous ont vu, qui vous connaissent, il voudront vous
trouver ressemblant.
- Ressemblant ? Ce n'est pas l'exactitude des traits, un petit pois sur
le nez qui font la ressemblance. C'est le caractère de la physionomie
ce qui l'anime qu'il faut peindre. […] Personne ne s'informe si
les portraits des grands hommes sont ressemblants, il suffit que leur
génie y vive. »
Dès ce moment, plus aucun portrait officiel de Napoléon,
sculpté ou peint, n’est réalisé d’après
nature. Et il fut exigé des artistes d’idéaliser leur
illustre modèle. Le portrait de David marque la rupture dans l’iconographie
napoléonienne, à partir de ce tableau Napoléon n’est
plus ressemblant.
15°) Un genre dans le genre : le portrait équestre

Ce genre est principalement dévolu à la
glorification du pouvoir, depuis la statue de Marc Aurèle
jusqu’aux portraits de Louis XIV par Charles Le Brun (L’Apothéose
de Louis XIV)

et son élève René-Antoine
Houasse, et David par ce tableau est en lien
direct avec ces grands portraits équestres de l’histoire
de l’art.
Le chevalier Azara, ambassadeur d’Espagne en voyant
l’œuvre, la compare au portrait d’Olivares par
Vélasquez,
d’autres témoins y trouvent une référence
aux représentations d’Alexandre par Le Brun.
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Il
est intéressant aussi de noter que le dernier portrait équestre
officiel peint en France, avant celui de David, représentait Louis
XVI par Jean-François Carteaux, le même Carteaux
qui, devenu général au siège de Toulon avait sous
ses ordres un certain capitaine Bonaparte. |
David
s’inspire de plusieurs modèles, en premier, de la Statue
équestre de Pierre le Grand par Falconet dont il reprend
le maintien calme sur un cheval cabré en ascension sur un rocher. |
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Peut-être aussi pense-t-il au Titus de
la Destruction du temple de Jérusalem de Nicolas Poussin,
peintre dont il revendique l’influence directe sur sa peinture,
et aux chevaux de la statuaire grecque qu’il a maintes fois copiés
dans ses carnets.

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Avec
cette œuvre David porte le genre du portrait équestre à
son sommet, mais annonce aussi son déclin. Aucun portrait fait
sous l’Empire n’égala en célébrité
celui-ci, sauf Géricault et son Officier de chasseurs
à cheval de la garde impériale chargeant, remarqué
par David, qui donne son ultime chef d’œuvre à un genre
devenu moribond. |
16°) Retentissement: L’accueil du premier
portrait officiel de Napoléon
Dès
l’origine ce portrait trahit sa fonction de propagande. Bonaparte
lui-même supervise le travail de son peintre favori et, d’après
la légende, aurait suggéré d’être peint
« Calme sur un cheval fougueux ». Il aurait eu aussi l’idée
de faire figurer son nom aux côtés de ceux d’Hannibal
et de Charlemagne sur les rochers du premier plan.
En juin 1801, l’original et sa première réplique sont
exposés une première fois au Louvre à coté
de l’œuvre « Les Sabines », et suscitent la polémique
dans la presse de l’époque à cause du caractère
payant de l’exposition, les deux tableaux ayant déjà
été rétribués par les commanditaires.
Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard
accède très vite à la postérité grâce
à un nombre incalculable de reproductions, depuis les gravures
jusqu’aux posters, en passant par les timbres poste, faisant de
ce tableau le plus reproduit des portraits de Napoléon. |
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