Introduction à la civilisation chinoise :
DEUXIÈME PARTIE : INTRODUCTION À LA CIVILISATION CHINOISE
PETITE CHRONOLOGIE CHINOISE :
- 5 000 av. J.-C. à 221 av. J.-C. : La Chine archaïque : de la Préhistoire au Premier Empire chinois - 221 av. J.-C. à 220 apr. J.-C. : Le Premier Empire et la dynastie des Han - 220 apr. J.-C. à 589 : Le Moyen Âge chinois : la Chine à nouveau divisée - 589 à 960 : Un âge d'or chinois : l'empire des Sui et des Tang puis son morcellement - 960 à 1206 : L'empire mandarinal des Song - 1206 à 1367 : Le premier intermède mongol des Yuan - 1368 à 1644 : La restauration mandarinale des Ming - 1644 à 1911 : Le deuxième intermède mongol des Qing - 1911 à 1949 : La République de Chine - 1949 à 1976 : La Chine communiste jusqu'à la mort de Mao Zedong - 1976 à 2008 : La Chine d'aujourd'hui et de demain
I - UN MONDE EN SOI
La Chine d'hier, tout comme celle d'aujourd'hui, a toujours été un « monde en soi », un monde immense, à la fois très proche et très différent du nôtre, celui des Occidentaux... Un monde complexe, et qui ne se laisse découvrir que si l'on veut bien se doter des outils pour le comprendre.
La civilisation chinoise est assurément l'une des plus anciennes et des plus riches de la planète. Mais à la différence de l'ancienne Égypte ou des grandes monarchies mésopotamiennes, elle continue à exister et à se développer.
Depuis cinq mille ans avant Jésus-Christ, la Chine est toujours là, à la fois immuable et formidablement mobile puisque, après des décennies de fermeture et de repli sur elle-même, elle est en train de devenir une superpuissance parfaitement articulée à la globalisation du monde sur laquelle elle pèse d'ailleurs de plus en plus. En somme, un monde en soi... mais toujours là !
« Le passé doit servir le présent » À ce mot d'ordre du président Mao, il conviendrait d'ajouter celui-ci : « Le passé sert à comprendre le présent. »
Pour comprendre la Chine d'aujourd'hui, il est indispensable de connaître les grands facteurs géographiques, historiques, sociaux et culturels qui façonnèrent la mentalité chinoise depuis les origines car ils continuent, même si cela n'est pas toujours perceptible au premier regard, surtout pour un néophyte, à marquer profondément les us et coutumes de ses habitants.
Divin et humain : même combat ! On ne retrouve pas, en Chine, l'opposition entre le divin et l'humain cultivée par tant d'autres civilisations, pas plus que la conception rituelle ou religieuse de la création du monde. En revanche, tout Chinois est persuadé que la réalité telle qu'il la perçoit n'est que l'infime partie d'un tout beaucoup plus important où ce qui est irrationnel, voire irréel, garde toute sa place. Le monde est mystérieux et sa part de mystère n'a pas - comme c'est le cas avec le rationalisme occidental - à être forcément expliquée. Ce qui est de l'ordre du « surnaturel » paraît, par conséquent, « normal ». L'étrangeté ou l'incongru, en particulier, ne choquent pas.
La religion, pour un Chinois, se doit avant tout d'être efficace : qu'il s'agisse du culte des ancêtres impériaux, lesquels permirent aux dynasties de se perpétuer lorsque les choses allaient mal pour elles, ou encore du culte des parents et des lignées familiales qui ne doit jamais être interrompu. Ce pragmatisme explique la facilité avec laquelle le bouddhisme, originaire de l'Inde, n'a cessé de se développer depuis son introduction en Chine par la Route de la Soie, dans les premières années de l'ère chrétienne, pour devenir, sous la dynastie des Tang (VIIe - IXe siècle après J.-C.), la principale religion du pays.
À la pagode ou au temple, le surnaturel reste omniprésent Aussi ne s'étonnera-t-on pas de voir aujourd'hui les fidèles, téléphone portable collé à l'oreille, aller se prosterner indifféremment dans une pagode bouddhique ou un temple taoïste ou confucéen !
Dans le monde moderne où la science et la technique repoussent si loin les frontières du merveilleux, pareille attitude ne manquera pas de surprendre un esprit occidental.
Elle témoigne toutefois de l'attachement des Chinois aux grands concepts qui marquèrent les premières étapes de leur culture plurimillénaire ; des concepts qui ont traversé les siècles presque sans bouger, tout simplement parce qu'ils concernent ce que l'être humain possède de plus intime : la relation à la nature et à la mort, le souci de soi et le rapport à l'autre.
Le pays le plus peuplé du monde, le foyer d'une civilisation brillante La Chine, immense mosaïque de peuples très divers dont l'histoire fédéra peu à peu l'unité culturelle et politique, a toujours été le pays le plus peuplé de la planète. Même s'il n'y a rien de similaire, sur le plan morphologique, entre un Chinois du Nord, souvent de grande taille et à la peau claire, et un habitant des provinces du Sud, à la stature plus menue et au teint presque basané, les habitants de la Chine eurent très tôt conscience qu'ils appartenaient à une entité spécifique où les particularismes ethniques, écologiques et culturels sont transcendés par un large fonds commun forgé au fil des siècles. II - LES HAN, TRÈS NOMBREUX DEPUIS TOUJOURS
Issus du groupe racial dit mongoloïde, les Han , ou Chinois proprement dits, qui représentent actuellement plus de 90 % de la population chinoise, ont toujours formé le groupe humain le plus nombreux, après avoir essaimé hors de leur région d'origine, la plaine de la Chine centrale, traversée par le majestueux fleuve Jaune.
Les incessantes incursions des barbares des steppes ainsi que la colonisation par lesdits Han des contrées méridionales de la Chine ne tardèrent pas à provoquer un important métissage au sein de leur groupe ethnique. Aussi est-il possible d'affirmer que les différences, au sein des populations constitutives de la Chine, sont davantage d'essence culturelle que raciale.
Ni les Tibétains, ni les Tibéto-Birmans, ni les Turco-Mongols de la région du Baïkal et du Turkestan, pas plus que les ethnies aborigènes des côtes méridionales ne se rattachent au groupe mongoloïde des Han.
Un « monde plein » La démographie est donc la principale clé d'explication du monde chinois : la Chine a toujours été un « monde plein », alors qu'en comparaison l'Europe aura été, du moins jusqu'au début du XXe siècle, un « continent vide ». La Chine compte aujourd'hui près d'un milliard quatre cents millions d'habitants, ce qui en fait le pays le plus peuplé du monde, devant l'Inde (un milliard d'habitants).
Cette suprématie démographique ne date pas d'hier. On peut même dire qu'elle date de l'apparition sur terre des premiers hominidés. Ainsi, contrairement au reste de la planète, la Chine n'a jamais cessé de connaître les innombrables tensions auxquelles sont soumises les sociétés obligées de s'adapter en permanence pour survivre, en raison du poids de leur démographie.
Depuis les origines, le pays le plus peuplé du monde Cette densité démographique unique de la Chine constitue, depuis les origines, sa caractéristique essentielle. Elle explique son histoire, le mode de pensée de ses habitants, leur organisation sociale et, en un mot, leur façon d'être.
Dès dix mille ans avant notre ère vivait, dans la boucle du fleuve Jaune, une population nombreuse. Ses lointains ancêtres hominidés, pour des raisons qui tiennent à la fois à des facteurs objectifs (climat, alimentation, environnement, etc.) et à des causes plus mystérieuses - certains diront au hasard -, réussirent à se reproduire dans des proportions plus importantes que sur le reste de la planète.
Il y a plus de cent vingt-cinq mille ans, une fécondité déjà exceptionnelle Ce qui est sûr, puisque le résultat est là, c'est qu'un beau jour de la période néolithique, il y a de ça environ 125 000 ans, des jeunes femmes d'origine Han réussirent à garder en vie deux ou trois de leurs enfants parmi la dizaine qu'elles avaient enfantée... ce qui fit bondir le taux de croissance démographique de leur groupe. Peut-être, tout simplement parce que la terrible glaciation qui affecta notre planète au début de l'ère quaternaire fut moins forte sur les bords du fleuve Jaune... ou encore parce que ses habitants surent mieux s'en protéger. Et c'est cette formidable avance que la Chine a gardée depuis ce moment-là.
Imaginons une de ces jeunes femmes, au milieu de la petite tribu de ses semblables qui vivent de cueillette et de chasse, s'habillent de peaux de tigre, d'ours ou d'antilope et dorment, à l'abri du froid polaire de la nuit, au fond des grottes creusées dans les falaises au bord du majestueux fleuve Jaune : sept ou huit enfants, filles et garçons, jouent aux osselets en poussant des cris ; dans quelques mois, trois ou quatre d'entre eux procréeront à leur tour ; dans moins de dix ans la petite centaine de ces hommes et de ces femmes dont l'espérance de vie ne dépasse pas trente ans seront un bon millier... et cent vingt-cinq mille ans plus tard, plus d'un milliard quatre cents millions !
La « Chine intérieure » des Han ; la « Chine extérieure » des « minorités ethniques » Il y a en fait deux Chines, selon que l'on parle de la Chine des Han ou de celle des minorités ethniques. La presque totalité de la population de la Chine dite « intérieure » bordée à l'est par la façade maritime et s'étendant vers l'ouest jusqu'à une ligne reliant Chengdu, au Sichuan, à Lanzhou, zhou, au Gansu ), où se pratique l'agriculture intensive, est d'origine Han. La morphologie des Han est caractérisée par une faible pilosité, des cheveux noirs et un teint jaune ou brun jaune, tandis que le repli caractéristique de leur paupière supérieure confère à leurs yeux brun foncé cette impavidité apparente parfois assimilée, à tort, à de la froideur.
C'est grâce au dynamisme démographique des Han, lesquels colonisèrent très tôt les régions méridionales, que la Chine est le pays le plus peuplé de notre planète. La Chine dite « extérieure », ensemble de régions plus élevées et peu habitées et qui s'étend à l'ouest de cette ligne Chengdu-Lanzhou, où se pratique l'élevage extensif, est peuplée par des populations d'origine turque, tibétaine et mongole, bien moins nombreuses. D'ailleurs, les autorités chinoises continuent à parler à leur sujet de « minorités ethniques ».
Le « je », ennemi mortel du « nous » Là où les hommes étaient si nombreux, la société et l'État, très tôt, durent s'organiser. La crainte du chaos économique et social a toujours hanté les dirigeants de ce pays, les amenant, dès l'époque archaïque, à mettre en place un système où l'individu est invité à s'incliner devant la collectivité.
Pour un Han, le « je » est donc l'ennemi mortel du « nous »...
Dès le cinquième millénaire av. J.-C., dans la boucle du fleuve Jaune et sur les bords du fleuve Bleu, endroits où apparaissent les premières traces matérielles de la culture chinoise proprement dite, la société chinoise n'eut de cesse de mettre en place une organisation économique, sociale et militaire capable de satisfaire les besoins essentiels de la population.
Pour nourrir des bouches sans cesse plus nombreuses, il fallut organiser les campagnes afin d'y implanter une agriculture intensive, défendre les greniers, préserver des incursions des « pillards barbares » les premières bourgades puis les villes, où les individus se rassemblaient pour échanger des biens et s'adonner au commerce. D'ailleurs, la présence de cauris, ces minuscules coquillages qui servaient de monnaie, puis de copies de cauris en terre cuite - une forme monétaire plus évoluée - , est attestée dès la fin du néolithique dans les zones où les premiers Chinois se sont établis.
Il fallut aussi mettre en place des moyens de défense militaire et surtout organiser la vie en commun de tant d'hommes et de femmes : une tâche immense, qui fut celle de l'État.
III - LE PREMIER ÉTAT, OU COMMENT FAIRE RÉGNER L'ORDRE
À la fois totalitaire et providentiel, le premier État avait pour tâche essentielle d'éviter que le chaos ne s'installe dans la société.
Les Chinois furent ainsi les premiers à inventer les notions qui fondent l'État : la loi (règle applicable à tous), l'administration (somme des institutions collectives devant lesquelles l'individu doit s'incliner), la conscription obligatoire (selon laquelle tout enfant mâle issu d'une famille paysanne est appelé à devenir un soldat) et le prélèvement fiscal ou en nature (impôt et corvée), lequel est destiné à assurer le financement des institutions publiques, civiles et militaires. Très tôt, les dirigeants chinois s'employèrent à convaincre leur peuple que le collectif devait absolument primer sur l'individuel. Et comme l'explication, en l'espèce, bien souvent ne suffit pas, ils ne se privèrent d'employer tous les moyens coercitifs possibles pour parvenir à leurs fins.
La crainte du chaos « Éviter que le chaos ne s'installe » est, depuis toujours, l'obsession des dirigeants chinois.
La recherche de l'ordre absolu qui permet à des millions d'hommes et de femmes de subvenir à leurs besoins de façon « organisée », même s'il confine à un idéal totalitaire, est au cœur de la pensée politique en Chine : de même que la nature doit suivre l'ordre du Tao (comme nous le verrons plus loin), la société, pour survivre, doit suivre la loi d'État.
Aussi la Chine est-elle le pays des codes et des rites, où tout est censé être prévu et presque écrit à l'avance, où le moindre geste du souverain doit être réglé au millimètre, comme si, rouage ultime de la « grande horloge », c'était sur lui que reposait la bonne « marche du temps »...
Le légisme, philosophie totalitaire de la loi La notion de « loi obligatoire pour tous devant laquelle chacun est prié de s'incliner, au besoin par la contrainte, pour éviter que le chaos ne s'installe », est le fondement du légisme, un courant philosophique d'essence totalitaire sur lequel s'appuient les autorités chinoises pour mener à bien l'unification des « Royaumes Combattants » (VIe - IIIe siècle av. J.-C.) et qui débouche sur l'instauration, en 221 av. J.-C., de l'Empire chinois.
Du légisme naît donc l'empire, un système politique centralisé à l'extrême et incarné par un empereur « Fils du Ciel » ; une pyramide strictement hiérarchisée qui survit tout au long des siècles, y compris lorsque des non-Chinois (Mongols sous les Yuan et Mandchous sous les Qing ) occupent le pouvoir suprême ; une organisation institutionnelle totalitaire dont l'avènement de la république de Chine, le 1 er janvier 1912, ne modifie guère les fondements, tant elle est ancrée dans les mentalités... Mao Zedong lui-même apparaît, à bien des égards, comme le dernier empereur de Chine !
Le « mandat céleste » peut être rompu à tout moment par le Ciel Le « mandat céleste », ce contrat politique suprême passé entre le peuple chinois et l'empereur Fils du Ciel, d'où ce dernier tire sa légitimité, peut être retiré à l'intéressé à tout moment, dès lors qu'il n'en paraît plus digne. L'empereur de Chine, y compris le plus despotique, est donc un souverain sous haute surveillance. Puisqu'il est garant de l'« ordre », tout « désordre » lui est imputé.
Les signes de l'indignité impériale peuvent être aussi bien une catastrophe naturelle (inondation ou tremblement de terre) qu'une famine dévastatrice ou encore une défaite militaire particulièrement humiliante. La plupart des révolutions et des coups d'État, en Chine, ont été précédés par des événements tragiques laissant à penser au peuple que le dirigeant suprême du pays avait définitivement perdu la confiance du Ciel...
Comme en mer, le calme plat peut très vite se changer en tempête... L'histoire de la Chine est tout sauf un long fleuve tranquille ; elle est une alternance ininterrompue entre ordre et chaos, stabilité et révolution, centralisation et émiettement du pouvoir politique. Le plus frappant reste la capacité de cette société à revenir des situations les plus noires, grâce à l'énergie dont les Chinois ont toujours su faire preuve, y compris pendant les périodes les plus tragiques de leur histoire, ainsi qu'à l'optimisme jovial qui les caractérise. À de nombreuses reprises, le pays bascula dans l'anarchie, sombra dans la guerre civile et subit le joug de ses envahisseurs. Les chroniques anciennes font état de catastrophes naturelles qui occasionnèrent plusieurs centaines de milliers de morts : sécheresses provoquant des famines, ruptures des digues des deux grands fleuves entraînant de terribles inondations, incendies dévastateurs dans les mines de sel, tremblements de terre détruisant des villes entières : les désordres qui affectent parfois la nature n'épargnèrent pas la Chine, engendrant des soubresauts politiques et des changements dynastiques.
L'empire du Milieu, le « pays du centre »... Zhongguo, mot par lequel les Chinois désignent leur pays, signifie « Pays du milieu (ou du centre) ».
À mesure que la société chinoise affine ses modalités d'organisation se fait jour, progressivement, ce sentiment diffus que la Chine est le « pays du centre », c'est-à-dire le centre du monde. Le centre est considéré en Chine comme la cinquième direction après celles marquées par les points cardinaux (voir plus loin à la fin de l'introduction).
Cette donnée explique l'attitude qui a toujours été celle de la Chine vis-à-vis de ses voisins. L'« ailleurs », pour un Chinois, est si lointain qu'il en deviendrait presque inexistant... et si la Chine a toujours fait rêver les Occidentaux, il n'en fut pas de même pour les Chinois qui ne pouvaient imaginer qu'il existait, ailleurs, des mondes différents du leur. Pendant des siècles, très peu de Chinois eurent l'occasion de se rendre hors de leur pays et il a fallu attendre le troisième millénaire et les débuts du développement d'un tourisme de masse en Chine pour que ses habitants commencent à s'intéresser à ce qui se passe au-delà de leurs frontières...
La Grande Muraille : une protection à double sens... La construction, dès la fin du deuxième millénaire av. J.-C., de la Grande Muraille, dont les fragments finiront par être reliés un à un par le Premier empereur Qin Shihuangdi, illustre parfaitement ce rapport que la Chine, pays du centre, entretient avec « le monde extérieur », celui de la périphérie. Ce grand mur de plus de six mille kilomètres a certes contribué à sanctuariser le territoire chinois en tant que « centre du monde » d'où on ne sort et où on ne rentre que si l'on montre patte blanche. Mais la Grande Muraille témoigne également de l'absence de visée impérialiste de cet immense empire qui a toujours considéré ne pas avoir besoin de conquérir d'autres territoires, parce que le sien lui suffisait amplement... Car ce mur, s'il était avant tout destiné à empêcher les « barbares » de venir goûter aux délices de la Chine, doit être également perçu comme le signe que le pays n'a pas intérêt à épuiser son énergie en partant à la conquête des territoires périphériques. Si les Chinois, à certaines époques, et notamment sous les Tang, annexèrent des royaumes d'Asie centrale, c'était moins par volonté d'étendre leur emprise que pour mieux se protéger des invasions venues de la steppe ou des déserts.
Dedans et dehors La Grande Muraille, même si elle symbolise l'étanchéité, dans les deux sens, du territoire du pays du centre, n'a pas empêché, loin de là, les échanges économiques, démographiques, culturels et religieux entre la Chine et le reste du monde. Mais c'est plus par capillarité et par petites touches quasiment indétectables que de tels échanges eurent lieu, soutenus il est vrai par le fantastique instinct commercial dont le peuple chinois fait preuve depuis des millénaires et qui le porte très naturellement vers l'échange avec autrui.
De fait, la Chine a toujours su faire preuve d'une puissante capacité d'assimilation des cultures étrangères, au point que lorsque les Mandchous - pourtant ennemis héréditaires des Han depuis des siècles - annexent le pays en 1644 pour fonder la dynastie des Qing , ils adoptent le chinois comme langue officielle et n'ont de cesse de « siniser » leur propre culture et leurs propres institutions !
IV - LE TEMPS CHINOIS
Le mental d'un Chinois est très différent du mental d'un Européen ou d'un Américain.
Si la quintessence de la civilisation chinoise a réussi à traverser les siècles en se jouant des événements extérieurs, c'est parce qu'elle repose sur des notions extrêmement profondes ayant trait à la conception de l'Homme et de l'Univers, qui sont fort différentes des nôtres et au premier rang desquelles on placera le rapport au temps.
Chez nous, le sablier se vide ; là-bas, la roue tourne Pour un Occidental, le temps est linéaire : le temps perdu ne se rattrape jamais et nous percevons notre vie comme un compte à rebours qui s'achèvera définitivement le jour de notre mort. Cette vision du temps est parfaitement symbolisée par le sablier qui se vide, au fur et à mesure que le temps passe.
Pour un Chinois, le temps est cyclique : le temps repasse, de même que les jours succèdent aux nuits, de même que les saisons reviennent et que la pluie finit toujours par venir après le soleil ; en d'autres termes, en Chine, le temps ne se perd pas car, à l'instar d'une roue qui tourne, un « moment donné » finit toujours par revenir. Les états initiaux et finaux de chaque « moment donné » sont donc appelés à se succéder puisqu'ils ne sont que le début ou que la fin d'un cycle qui se renouvelle sans discontinuer. C'est le bouddhisme qui théorisera le mieux cette conception cyclique des choses en l'appliquant notamment aux êtres, appelés à renaître après la mort.
Pas de chronologie universelle Les Chinois n'ont jamais éprouvé le besoin d'établir une chronologie universelle destinée à comptabiliser le temps depuis les origines. À la mort de l'empereur, on ajoute sa tablette funéraire dans le Temple des Ancêtres en même temps qu'on retire celle de son cinquième ancêtre, comme s'il était vain de vouloir garder les souvenirs d'événements qui se sont déroulés dans un laps de temps dépassant l'échelle d'une vie humaine. Cette notion cyclique du temps va d'ailleurs impliquer une notion cyclique des choses. On passe d'un élément à un autre, comme d'une couleur ou d'une saison à une autre, ou d'un état physique à un autre, de façon progressive et sans solution de continuité.
Le calendrier astrologique, compagnon de tous les jours des Chinois Le premier acte officiel du Fils du Ciel, qu'il renouvelait au début de chaque année, consistait à promulguer un calendrier astrologique à l'usage de ses sujets. Il était donc le « maître du Temps ». Ce document, dit aussi « livre journalier » ( rishu ), et qui avait une valeur sacrée, mettait en relation les saisons, les mois, les jours et les heures avec les Cinq Éléments (voir le tableau à la fin de l'introduction) ; il constituait un véritable guide strictement codifié de la vie quotidienne des sujets de l'empereur. Dans un almanach datant du IVe siècle av. J.-C. et retrouvé au Hunan , il est précisé : « Si vous faites tailler vos vêtements le 14e jour du mois, ils plairont à autrui... » et encore : « Si vous vous couvrez les mains le 56e jour du 9e mois, vous risquez de mourir... ». Avec de telles précisions, on comprend à quel point les Chinois anciens avaient à cœur de respecter à la lettre les préceptes des astrologues et des devins.
Aujourd'hui encore, de nombreuses familles chinoises possèdent un almanach qui permet de déterminer pour chaque jour les activités fastes auxquelles on peut procéder et les activités néfastes qu'il convient d'éviter.
Les dix moments de la journée d'un Chinois selon le calendrier traditionnel 1 - le matin ; 2 - avant que le soleil n'arrive au zénith ; 3 - midi ; 4 - le moment où le soleil penche vers l'ouest ; 5 - le moment entre le coucher du soleil et l'obscurité ; 6 - le moment du coucher ; 7 - minuit ; 8 - le cri du coq ; 9 - la pointe du jour ; 10 - le lever du soleil. Dans l'Antiquité, la journée était divisée en douze parties égales qui portaient chacune le nom de l'animal correspondant à l'un des « rameaux terrestres ».
Le treizième mois Au départ accordé au cycle des saisons et des travaux agraires, le calendrier commença par diviser l'année en quatre parties, délimitées par le jour le plus court ( riduanzhi) et le jour le plus long ( riyong ), puis en vingt-quatre sections respectivement de quatorze, quinze ou seize jours. Comme il s'agit de surcroît d'un calendrier lunisolaire (tenant compte à la fois des douze mois et des phases de la lune), pour compenser le décalage existant entre les vingt-huit jours du mois lunaire et la durée du mois solaire, les Chinois ajoutent périodiquement (sept fois tous les dix-sept ans) aux douze mois lunaires un treizième mois, dit mois intercalaire, de même que nous ajoutons un vingt-neuvième jour au mois de février lors des années bissextiles. C'est pourquoi la date du Nouvel An chinois n'est jamais la même d'une année à l'autre. Chaque année est divisée en douze mois lunisolaires soit de vingt-neuf jours (mois courts), soit de trente jours (mois longs) ; chaque mois à son tour est divisé en trois décades et chaque journée en douze parties égales ( shichen ). Avec ses quatre saisons, ses douze lunes et ses vingt-quatre périodes, le calendrier traditionnel chinois est donc sensiblement différent du calendrier occidental.
Soixante ans, en Chine, c'est l'équivalent d'un siècle, en Occident Comme ils avaient remarqué que la planète Jupiter met douze ans à parcourir les divisions du zodiaque, alors que le soleil fait la même chose en un an, les Chinois ont déterminé un cycle sexagésimal (soixante années) résultant de la combinaison de deux séries de signes : les « douze rameaux terrestres » ( dizhi ) et les dix « troncs célestes » ( tiangan ). Un cycle complet de soixante années correspond donc, en Chine, à ce qu'est un siècle, chez nous.
Le système sexagésimal permet aussi de numéroter chaque jour de l'année, par la combinaison des troncs célestes (qui servaient, avant l'adoption de la semaine de sept jours, à désigner les jours) et des rameaux terrestres (par lesquels on désignait les douze mois de l'année mais également les directions de la rose des vents ainsi que les divisions de la journée).
Ce mode de calcul sexagésimal fut inauguré en 2697 avant notre ère. La période où nous nous trouvons, qui va de 1984 à 2044, constitue donc le soixante-dix-neuvième de ces cycles de soixante ans.
Les douze animaux du calendrier servent à désigner l'année en cours À chaque « rameau terrestre » correspond un animal emblématique de l'année en cours. Ce sont, dans l'ordre, le rat, le bœuf, le tigre, le lièvre, le dragon, le serpent, le cheval, le bélier, le singe, le coq, le chien et le cochon. Tous les Chinois leur accordent une importance considérable, chaque animal étant censé produire des inconvénients et des avantages sur la vie des gens, et avoir une influence sur le caractère des individus nés sous leurs auspices. C'est ainsi, par exemple, qu'à la fin de l'année du Singe on assiste toujours à une explosion du nombre des mariages, car le Coq est un animal peu propice aux unions entre les hommes et les femmes !
Les trois grandes fêtes chinoises sont liées au temps En Chine, trois fêtes sont incontournables.
Toujours fixées par le calendrier traditionnel (appelé aussi « calendrier agricole » !), il s'agit, par ordre d'apparition dans l'année, de : la Fête du Printemps (le Nouvel An chinois ou Guonian ) qui a lieu le premier jour du premier mois lunaire ; la Fête du Double Cinq ( Duanwu Jie ), appelée aussi Fête des Bateaux Dragons, qui a lieu, comme son nom l'indique, le cinquième jour du cinquième mois lunaire ; la Fête de la Mi-Automne ( Zhongjiu Jie ), appelée aussi Fête de la Lune, qui a lieu le quinzième jour du huitième mois lunaire.
L'heure chinoise compte double Dès la dynastie des Han (-206 à +220), les Chinois étaient capables de construire des horloges mécaniques à échappement à chaînes qui leur permirent de donner une définition précise de la division de la journée en douze heures (une heure chinoise représentant donc le double d'une des nôtres).
Chaque heure du jour est placée sous le signe des animaux emblématiques, toujours énumérés dans le même ordre et qui servent à désigner les années. C'est ainsi que la journée commence par l'heure du Rat (23 h-1 h) et s'achève par celle du Cochon (21 h-23 h).
V - LE TAO ET LE QI
Le Tao ( Dao en chinois signifie « voie ») est le principe d'ordre qui régit le monde, l'homme et le cosmos. Ce concept profondément original, car à la fois très abstrait et très pratique, est au cœur de la mentalité chinoise depuis la plus haute Antiquité. Il découle de la conception cyclique du temps, appliquée cette fois à l'univers. Si la « roue du temps » tourne si régulièrement, c'est qu'elle obéit à un « ordre universel », lequel est régi par le Tao. Suivre le Tao revient donc à suivre la voie de l'harmonie universelle, où chaque élément est à sa place, selon un schéma parfaitement illustré par le Yin et le Yang (voir le dernier chapitre de l'introduction).
La notion de Tao a donné lieu à la philosophie et à la religion taoïstes.
Dans la grande bibliothèque de l'univers, chaque livre doit être rangé à sa juste place Le strict respect du Tao, ce « grand ordre » auquel obéit la nature, est la condition de l'harmonie, laquelle reste la clé du bonheur pour les hommes dont l'ennemi principal a pour nom le chaos. Pour un Chinois, le monde est une vaste bibliothèque dont les livres doivent être rangés sur l'étagère qui leur est réservée, et le mode d'emploi consigné dans l'Almanach que chacun consulte lorsque c'est nécessaire.
Pour un Chinois, aujourd'hui comme hier, le bien-être de l'individu passe donc par la vérification constante que son corps et ses actes sont en adéquation avec le ciel (divination, astrologie) et avec la terre ( fengshui, géomancie) et que les Cinq Éléments (bois, terre, fer, eau et feu, voir le tableau à la fin de l'introduction) constitutifs de toutes choses sont correctement appariés avec leurs correspondants, qu'il s'agisse des couleurs, des odeurs, des saveurs, des directions ou des vents.
Être en harmonie avec ce qui vous entoure, absorber la dose de nourriture juste, se poser dans l'espace sans gêner ce qui est autour restent, pour de nombreux Chinois, des préoccupations premières. Le Tao a besoin du Qi ou « souffle », c'est-à-dire d'énergie vitale Pour les Chinois, c'est le Qi , ou souffle vital originel, qui est à l'origine du dynamisme de l'univers. C'est lui qui impulse le mécanisme initial de la « grande horloge universelle ». Le Qi est créateur de toute chose. À certains égards, la notion de Qi est assez proche de celle de la mécanique quantique définie par Max Planck avec le concept d'unité élémentaire (quantum) d'énergie qui permet d'expliquer tous les phénomènes physiques. De même que, sans énergie, rien n'est vraiment possible, sans Qi il n'y aurait pas d'univers ni de création.
La notion de Qi est donc aussi importante que celle de Tao.
La matière, qu'elle soit ou non vivante, qu'elle soit solide ou liquide, résulte de la « coagulation » des souffles originels et des énergies vitales sans lesquels elle n'existerait pas. C'est la configuration énergétique ( Qi ) de chaque chose qui détermine sa place dans l'univers et son propre cycle de vie et de mort, c'est-à-dire de passage du Yin au Yang, car dès qu'un de ces principes atteint son apogée, il se change en son contraire. Ces changements sont réversibles.
Les exercices du Qi Retrouver son Qi , le régénérer pour l'utiliser à de bonnes fins, constitue donc une préoccupation de base chez tout individu ; aussi l'exercice physique dans la nature - le lieu de rencontre de tous les souffles vitaux - reste-t-il le meilleur moyen de commencer sa journée. C'est pourquoi, quand on se promène tôt le matin dans les parcs et les avenues des grandes villes chinoises, on peut voir quantité d'hommes et de femmes de tous âges s'adonner aux arts martiaux, aux exercices respiratoires ou tout simplement à la contemplation des arbres aux branches desquels on suspend la cage de son oiseau domestique pour le faire chanter.
Laisser faire les énergies et les souffles de la nature est également un précepte requis par les taoïstes qui l'ont défini grâce au principe du « non-agir » ou de la « non-intervention » ( wuwei en chinois) que certains commentateurs occidentaux passablement égarés ont pu confondre avec la passivité ou avec la soumission !
Or, retenir son envie d'agir, n'est-ce pas, au contraire, faire la preuve de sa force ?
Le Livre de la Voie et de la Vertu du Vieux Sage Laozi : pratiquer le Tao, c'est pratiquer la Vertu Attribué par la tradition au philosophe taoïste Laozi (« le Vieux Sage »), dont on ne connaît la vie que par la légende, le Livre de la Voie et de la Vertu, ou Daodejing, est le livre majeur du taoïsme. Son auteur en aurait dicté les cinq mille caractères juste avant sa mort, quand il arrivait, juché sur son buffle, à la frontière qui sépare le monde des vivants de celui des morts. Depuis lors, il est vénéré comme un dieu.
L'idée force de son livre, constitué d'aphorismes qui peuvent être pris au sens propre comme au figuré est le Tao (Dao en chinois), le principe d'ordre qui gouverne toutes les choses et tous les êtres et, par extension, le principe de perfection totale et d'harmonie absolue. C'est en s'inscrivant le mieux possible dans ce principe d'ordre que l'homme atteint sa plénitude, en appliquant notamment le principe du « non-agir » ( wuwei ), et peut prétendre à l'immortalité, à condition de se soumettre au régime alimentaire et à la discipline corporelle appropriés.
Malgré son caractère parfois ésotérique, le Daodejing reste une tentative unique indépassable de définition littéraire et poétique du Tao.
VI - LE CORPS HUMAIN EST COMME UN PAYSAGE
Cette recherche permanente de la fusion et de l'harmonie - on pourrait parler d'homothétie - avec la nature, qui ne signifie pas pour autant, hélas !, que la Chine soit aujourd'hui le pays du monde le plus préoccupé d'écologie, s'explique par la conception taoïste du corps humain. Le corps humain est un microcosme parfaitement identique au macrocosme universel, et comparable à un « pays » avec son ciel rond comme la tête, sa terre, à l'instar du torse, qui supporte le ciel, les quatre membres étant assimilés aux quatre saisons, le souffle de l'homme au vent, son sang à la pluie et ainsi de suite. Le corps humain communique avec l'extérieur par ses multiples orifices. S'il y a accord entre l'intérieur et l'extérieur, l'être est en paix, car en communion parfaite avec la nature qui l'entoure, et donc avec lui-même. Dans le cas contraire, l'homme souffre et dépérit. Pour guérir, l'homme a besoin de la nature, de son harmonie mais également de ses plantes et de ses substances biologiques animales ou minérales.
La plus ancienne médecine du monde Ce rapport essentiel du corps humain à la nature, qui conditionne sa bonne santé physique et mentale, est à la base de la médecine chinoise, l'une des plus vénérables et élaborées du monde. Le premier traité de médecine et de pharmacologie fut rédigé vers 2000 av. J.-C. par l'empereur mythique Shennong, dit le Laboureur, et comportait pas moins de trois cent soixante-cinq remèdes. Un peu plus tard, son successeur Huangdi, l'Empereur Jaune mythique, dont s'inspirera Qin Shihuangdi, le premier empereur de Chine, écrivit le Classique de l'interne de l'Empereur Jaune, qui demeure l'ouvrage fondamental de la médecine traditionnelle chinoise. Bianqiu, le médecin le plus célèbre de l'Antiquité, vécut au Ve siècle avant notre ère ; capable de faire des diagnostics par l'examen du pouls - plus tard, un ouvrage du médecin Wang Shuhe (IIIe siècle) alla même jusqu'à distinguer vingt-quatre sortes de pouls - et l'écoute des souffles, il fut également l'auteur d'un autre célèbre manuel de médecine, le Classique des Difficultés, dans lequel il recensa un grand nombre de plantes aux vertus thérapeutiques avérées.
Le casse-tête de l'établissement d'un diagnostic pour une femme Les rituels anciens interdisant aux femmes de dévoiler leur corps devant quelqu'un d'autre que leur époux ou leur concubin, les médecins chinois mirent au point le diagnostic mimétique. Le praticien présentait à sa patiente une statuette en bois ou en ivoire représentant un corps féminin sur lequel la malade était invitée à indiquer l'endroit où elle éprouvait des douleurs. Puis il la questionnait longuement pour lui faire préciser les symptômes de son mal, et surtout lequel de ses six viscères yang ou entrailles ( liufu ) - estomac, intestin grêle, côlon, urètre, vésicule biliaire et vessie - et de ses cinq viscères ying ou organes ( wuzang ) - cœur, foie, poumons, rate et reins - était précisément affecté. Une fois son diagnostic ainsi établi, le médecin administrait à sa patiente un traitement par acupuncture ou par moxibustion (procédé consistant à brûler sur la peau de la poudre d'armoise), essentiellement sur les épaules, le cou, la tête, les pieds et les mains.
La pharmacopée chinoise est l'une des plus complexes et des plus efficaces qui soit. Quant aux procédés plus mécaniques de la médecine chinoise (acupuncture, prise du pouls, massages et autres exercices respiratoires), ils ont été peu à peu adoptés à leur tour par la médecine occidentale et témoignent des intuitions fort justes qui furent celles des premiers médecins chinois à l'époque où la médecine occidentale n'en était encore qu'à ses balbutiements.
Le premier traité d'acupuncture, ou Classique de l'Acupuncture , écrit par Huangfu Mi (215-283), reste l'ouvrage de référence de cette pratique aussi bien en Chine qu'au Japon.
Le Livre de la Fille sombre et le Livre de la Fille claire , manuels d'éducation sexuelle de l'Empereur Jaune Le riche érudit Ye Dehui (1864-1927) entreprit la collecte des fragments de tous les textes anciens érotiques et aboutit à la conclusion qu'ils provenaient de deux manuels érotiques, le Livre de la Fille sombre et le Livre de la Fille claire , dont les auteurs avaient été chargées d'apprendre à l'Empereur Jaune les bonnes techniques pour faire l'amour. Ces ouvrages fourmillent de descriptions physiologiques (Comment sait-on qu'une femme éprouve du désir ? Quelles sont les cinq sortes de désir ?) sur les mécanismes sexuels chez la femme et l'homme. Surtout, y sont décrites les « Neuf Méthodes » pour bien faire l'amour, positions baptisées le « Dragon renversé » ; l'« Approche du Tigre » ; les « Singes combattants »... sans oublier le « Criquet grimpeur », la « Tortue escaladeuse », le « Phénix en Vol », le « Lapin Suçant les Poils », l'« Écaille de Poisson » et enfin les « Grues entrelaçant leurs Cous ».
Les montagnes sacrées L'amour des plantes et des arbres, la contemplation des paysages, la connivence avec les hautes montagnes péniblement gravies, au cours d'escalades qui sont autant de parcours initiatiques pour les intéressés, ont également traversé les siècles. Les preuves en sont manifestes dans la Chine contemporaine, que ce soit dans les parcs urbains, les jardins d'agrément et, surtout, les montagnes sacrées - c'est ainsi qu'on désigne notamment les monts Hengshan et Song Shan ( Hunan ), Taishan ( Shandong ) Emei Shan ( Sichuan ) et Huang Shan ( Anhui ) - qui continuent à recevoir chaque année des millions de visiteurs désireux, une fois arrivés au sommet après avoir gravi des milliers de marches, de faire le vœu qui leur donnera la prospérité, la santé et la longévité.
Quelques autres empereurs obsédés par « les nuages et la pluie » Song Yu, le grand poète de l'époque Han, fut le premier à employer l'expression « les nuages et la pluie » pour désigner l'union sexuelle entre un homme et une femme. De nombreux écrits historiques (et pas seulement la littérature érotique) font état de pratiques sexuelles débridées de la part de certains empereurs chinois.
Dans ses Mémoires historiques, le grand historien Sima Qian fait état du cas de l'empereur Zhou (1154-1122 av. J.-C.) qui avait organisé dans son palais une véritable orgie en faisant plonger nus des hommes et de femmes dans une mare remplie de vin ; plus tard, l'empereur Yangdi (605-617) des Sui, réputé pour aimer faire l'amour avec plusieurs femmes, avait mis au point une charrette aux roues irrégulières dans laquelle il emmenait promener ses concubines : les cahots de la route devaient décupler les sensations ; l'empereur Minghuang (712-755) des Tang tomba amoureux de la très belle danseuse Yang Yuhuan qu'il nomma concubine de premier rang, avant de lui abandonner le pouvoir. On dit qu'elle provoqua la rébellion du général An Lushan qui allait faire trembler le régime impérial sur ses bases.
Pratiques sexuelles et énergie vitale Nourrir l'essence vitale et prolonger indéfiniment la vie ont toujours été les buts recherchés par les adeptes du taoïsme, certains manuels comme le Classique de la Fille simple allant même jusqu'à préconiser aux hommes de faire l'amour successivement avec plusieurs femmes afin de capter leur Yin à travers leurs sécrétions, tout en se gardant bien de toute éjaculation, le tout pour permettre à l'énergie vitale de rester à l'intérieur de leur corps et de remonter jusqu'à leur cerveau par la colonne vertébrale ! Quant à l'alchimiste Ge Hong (281-343), auteur du célèbre traité ésotérique du Maître qui embrasse la Simplicité ( Bao puzi ), il préconisait l'absorption de pilules à base d'or liquide et de cinabre (oxyde de mercure).
Vivre en harmonie avec la nature Pour être bien dans son corps, il faut vivre en harmonie avec la nature : la respecter, savoir la contempler et l'écouter, et y passer le temps nécessaire, un peu comme si le diapason humain et celui de la nature devaient être parfaitement « accordés ».
L'art des jardins, que les Chinois désignent joliment par l'expression « montagnes et eaux » ( shanshui ), témoigne de cette conception des rapports entre l'homme et la nature qui caractérise la mentalité chinoise depuis les origines.
L'aménagement de jardins d'agrément ( Yuan ) - en fait, des paysages artificiels - est attestée depuis la plus haute Antiquité. C'est ainsi que le premier empereur historique Qin Shihuangdi avait fait aménager à la périphérie de sa capitale Xianyang un immense parc de près de cent cinquante kilomètres de circonférence où il avait fait creuser un lac de trois cents hectares.
Au fil du temps, les riches particuliers s'adonnent aussi à l'art des jardins, en s'efforçant de reconstituer - quel que soit l'espace disponible - un monde en miniature avec ses montagnes (des rochers érodés et troués artificiellement), ses fleuves et ses plaines. De nombreux textes font état de noms d'architectes spécialisés dans les jardins miniatures en tant qu'« œuvres de l'esprit ». Sous les Song , la ville de Suzhou en comptait un grand nombre et était déjà célèbre pour la qualité de leurs réalisations.
Pour les Chinois, le fengshui est à la nature ce que l'acupuncture est au corps humain Littéralement « le vent et l'eau », le fengshui , ou géomancie, fut pratiqué dès la plus haute Antiquité. Les souverains avaient alors recours à des géomanciens quand ils faisaient construire des édifices ou procédaient à la création de nouvelles villes. Sous les Han apparaissent les premiers exemplaires de shipan, ces planches divinatoires (composées de deux parties, l'une carrée représentant la Terre et l'autre ronde représentant le Ciel) qui préfigurent le compas magnétique à trois anneaux luopan, ultérieurement utilisé par les géomanciens.
Sous les Song , où le fengshui avait une importance déterminante, on assista à un affrontement entre deux écoles : celle du Compas (ou école des Directions et des Positions) et celle des Formes (ou école de la Configuration). La première se voulait « scientifique » et ses adeptes ne juraient que par le compas de géomancie ; la seconde, plus intuitive, prônait l'observation des courbes du sol afin de déterminer les lieux de passage des « veines de dragon » empruntées par les courants telluriques et qu'il convenait donc de ne toucher sous aucun prétexte.
En somme, parce qu'il s'agit d'analyser les courants énergétiques qui parcourent le sous-sol, il n'est pas faux de dire que, pour les Chinois, le fengshui est à la nature ce qu'est l'acupuncture au corps humain.
VII - EN CHINE, TOUT CE QUI EST IMPORTANT DOIT ÊTRE ÉCRIT
En Chine, ce qui est écrit possède une valeur symbolique sans équivalent ailleurs. L'écrit y est respecté, vénéré.
L'écriture chinoise n'est pas alphabétique. Elle est constituée par des caractères (idéogrammes) associés entre eux pour former des phrases. Au départ, l'écriture chinoise était un langage visuel, qui ne se comprenait qu'à la lecture. Elle était réservée aux élites, à ceux qui savaient écrire - et donc lire -, d'où l'importance quasiment sacrée de tout ce qui est « écrit ».
Aussi parle-t-on, à son sujet, de langue chinoise « écrite ou graphique ».
Ce type d'écriture fut un puissant élément fédérateur dans un pays où les dialectes voire les langages différents ont, de tout temps, pullulé. L'extrême simplicité de la grammaire compense la difficulté de l'apprentissage des caractères, pourtant indispensable pour qui veut pénétrer dans les arcanes d'une langue extraordinaire peu accessible à l'art oratoire.
Les livres, donc, sont des objets sacrés et intangibles ; c'est à l'aune de cette constatation qu'il faut apprécier le degré de folie mégalomaniaque du Premier Empereur lorsqu'il décréta, quelque temps avant sa mort, en 213 av. J.-C., le grand incendie des livres, assorti du terrible slogan, sacrilège en Chine, « Du passé faisons table rase ! », lequel sera repris, deux mille deux cents ans plus tard, au cours de la « Grande Révolution culturelle prolétarienne » par Mao Zedong en personne.
Quant aux célèbres dazibao, ces slogans écrits sur les murs de la Cité interdite de Pékin par les Gardes Rouges qui étaient à la pointe de ce mouvement, ils témoignent du caractère intangible de l'écriture, dans un contexte où chacun était pourtant invité à détruire les symboles du passé... Une langue aux origines divinatoires La première langue écrite avait un caractère essentiellement divinatoire. Elle était utilisée par les devins pour annoter les craquelures des ossements et des carapaces chauffés sur les flammes. Les craquelures ainsi obtenues ( jiagu wen ) étaient considérées comme des signes écrits déchiffrables, susceptibles de prédire l'avenir. C'est à partir de cette langue divinatoire, qui consista à écrire, en regard des jiagu wen, les commentaires adéquats, que se constitue la langue graphique chinoise. Les premiers signes sont des dessins représentant l'objet signifié : un petit bonhomme pour l'homme, un bonhomme dont la tête disparaît dans deux barres pour le ciel, un reptile à grosse tête pour le dragon et ainsi de suite.
Ces dessins sont extrêmement précis et codifiés, déjà standardisés en données pertinentes, selon les exigences de la science divinatoire.
Les origines divinatoires, et donc particulièrement sacrées (c'est le mythique Empereur Jaune qui est censé avoir donné au peuple chinois l'écriture !), de l'écriture chinoise archaïque expliquent les caractéristiques syntaxiques de la langue chinoise classique : la grande économie des liaisons syntaxiques y est contrebalancée par la puissance sémantique des idéogrammes.
Les mots sont juxtaposés et l'ordre dans lequel ils sont utilisés sert de grammaire à la phrase constituée.
Comment les Chinois inventèrent l'écriture La petite fiction qui suit a pour objet de faire comprendre en quoi la langue chinoise, à cause notamment de son système d'écriture, diffère profondément des langues occidentales.
1715 av. J.-C., au bord du fleuve Jaune Devant la tente en peau de mouton sous laquelle le trône royal avait été installé, telle une longue bannière de soie exposée aux souffles du vent, le majestueux fleuve jaune charriait ses eaux gorgées de limon. Tout autour de l'endroit depuis lequel le souverain donnait ses ordres et rendait la justice, les champs labourés, où le millet avait été semé quelques semaines plus tôt, donneraient à coup sûr de bonnes récoltes. - Yinshao, tu es un bon devin. Tu avais prévu qu'il pleuvrait, en amont de ce Fleuve. Ce sont nos fermiers qui vont être contents. Leurs semailles ne seront pas inutiles, murmura le roi des Han, sourire aux lèvres. - Il y avait pourtant de quoi s'inquiéter, Majesté, hier, à cet endroit, l'eau arrivait à peine aux mollets d'un homme, soupira le chambellan du roi des Han. - Majesté, je me suis contenté de regarder ce qui était inscrit sur cette carapace de tortue, répondit modestement Yinshao en baissant la tête. Yinshao le devin tendit au roi la carapace de tortue qu'il avait exposée aux flammes trois jours plus tôt. Elle était noirâtre, fendillée, et comme parsemée de minuscules traces de pattes d'insectes. - Je savais que tu lisais dans le ciel et dans les courbures du sol, j'ignorais que tu savais lire la carapace de la tortue, s'écria le roi, sarcastique. - J'y ai vu l'eau à plusieurs reprises, Majesté. Je vous l'assure ! - Comment est-il possible de voir l'eau sur une carapace de tortue brûlée par les flammes ? Sais-tu ce qu'il en coûte, de mentir au roi des Han ? tonna le souverain, au bord de la furie. - Je vous jure, Majesté, qu'il y a l'eau, sur la carapace de la tortue ! Fong le Dessinateur pourrait vous le confirmer... gémit Yinshao le devin - Qu'on fasse venir Fong le dessinateur ! Et malheur à toi si tu me mens lâcha le roi, pas mécontent de remettre le mage à sa place, avant d'avaler une gorgée de l'alcool de sorgho que le chambellan venait de verser dans son gobelet de bronze en forme de tête de dragon. Il n'était pas bon que les devins se croient importants. Déjà, le peuple n'avait que trop tendance à les suivre, au détriment des princes feudataires (les vassaux qui possédaient un fief), qui assuraient pourtant sa protection contre les envahisseurs de la steppe. Il ne manquerait plus qu'ils finissent par prendre le pas sur les autorités administratives officielles ! Fong le dessinateur apparut. Il ne se séparait jamais du stylet effilé avec lequel il dessinait, sur le sable ou sur les lamelles de bambou, toutes sortes de figures : depuis les ustensiles rituels de bronze jusqu'aux Cinq Éléments (l'eau, le bois, le feu, le métal et la terre), sans oublier le Ciel et les Cinq Directions (le nord, le sud, l'est, l'ouest et le centre). - Le roi veut savoir s'il y a de l'eau sur la carapace de tortue de Yinshao le devin, lança le chambellan au dessinateur. - Majesté, c'est indubitable, je vois le mot « shui » à plusieurs endroits ! confirma le dessinateur en indiquant au moins trois éléments de craquelures qui ressemblaient à s'y méprendre au dessin de l'eau, lequel se prononçait « shui ». - À compter de ce jour, toi, Yinshao le devin, et toi, Fong le dessinateur, vous assumerez auprès de moi la fonction de scribe ! décréta le roi des Han, la voix tremblante d'émotion. - Scribe ? Qu'est-ce à dire, Votre Très Haute Majesté ? s'exclamèrent en chœur les intéressés, qui se demandaient si le roi plaisantait ou non. Ces dessins et ces craquelures, je décide qu'ils sont une unique et même chose : l'écriture à l'usage de notre peuple ! conclut le souverain, avant d'aller tremper sa main, l'air satisfait, dans les eaux du fleuve jaune et de murmurer « shui » en fermant les yeux.
Ce récit de pure fiction n'est pas très éloigné de la réalité, puisque tous les témoignages archéologiques permettent de déterminer que la langue graphique codifiée (et en cela bien plus élaborée que les premières traces d'un langage humain telles qu'elles apparaissent sur des tessons d'argile rouge datant de plus de six mille ans) existait en Chine dès le deuxième millénaire av. J.-C.
L'écriture rituelle De divinatoire, l'écriture devint peu à peu rituelle, les extraordinaires vases de bronze à usage cultuel que les artisans chinois réussirent à fondre plusieurs milliers d'années avant notre ère, grâce à l'emploi de techniques que l'Occident ne maîtrisera qu'à la fin du Moyen Âge, servant, en quelque sorte, de cahiers pour les scribes. Ces vases sont gravés aux noms des ancêtres dédicataires (ceux à qui sont dédiées ces œuvres), ou enregistrent l'acte princier ayant autorisé leur fabrication par le forgeron bronzier, ou encore font état de stipulations diverses, d'ordre juridique ou religieux.
Peu à peu, au fil du temps, la prononciation des idéogrammes n'eut plus pour fonction que de désigner leurs graphies, ce qui permit de les utiliser comme des signes à part entière, signifiant autre chose que l'objet représenté.
La langue comme moyen d'expression - et non plus de simple description - était née.
Le premier livre C'est à partir du VIIIe siècle av. J.-C., soit sous la dynastie des Zhou , que la langue graphique parvient à son stade de maturité avec un type de graphie particulier ( da zhuan ) très facile à déchiffrer. Les caractères commencent à être assemblés les uns aux autres, dans des combinaisons infinies, et les graphies sont reportées sur des lattes de bambou encordées : la langue classique chinoise et le livre chinois étaient nés.
Les deux langues : la langue écrite et la langue parlée Il y a donc, en Chine, deux langues distinctes, et pour ainsi dire indépendantes l'une de l'autre : la première, la langue écrite ou graphique ( wenyan ) nécessitait, avant son abolition officielle au profit d'une langue unique « nationale » ou « commune » ( guoyu ou putonghua ) par les autorités républicaines dans la foulée du Mouvement réformiste du 4 mai 1919, un très long apprentissage. Elle était par conséquent exclusivement accessible aux élites. La seconde, la langue parlée ( baihua ), était pratiquée par tous ceux qui ne savaient pas écrire, c'est-à-dire l'immense majorité de la population. Pendant des siècles, écriture et langage furent donc séparés.
Cette caractéristique explique la difficulté de l'apprentissage du chinois qui exige autant de la mémoire visuelle que de la mémoire auditive. Pareille dichotomie est le principal obstacle à la connaissance de la civilisation et de la pensée chinoises.
Le mandarin, langue principale de la Chine Le mandarin, la langue chinoise proprement dite, telle qu'elle s'écrit et se prononce à Pékin, est un peu à la Chine ce que l'anglais est à la planète. Pour qui voudrait s'adresser à toutes les ethnies qui peuplent la Chine, au-delà du « mandarin », il faudrait apprendre des langues dont les racines sont éloignées les unes des autres au point d'en être totalement différentes : les parlers mongol, ouïgour, turkmène, tibétain, môn-khmer, Miao ou Yao, par exemple, n'ont pas plus de points communs que l'italien et l'allemand.
L'un des vecteurs de l'expansion des Han consista d'ailleurs à exporter la langue écrite en faisant des concessions à la prononciation orale, ce qui fait qu'aujourd'hui, par exemple, le shanghaïen et le cantonais s'écrivent de la même façon que le mandarin, tout en se prononçant différemment.
L'obsession de l'unification linguistique L'unification linguistique constitua très tôt une préoccupation des autorités chinoises, et alla de pair avec l'organisation politique du pays. Le Premier Empereur Qin Shihuangdi procéda à la première tentative officielle de contrôle et de codification du langage. Avant lui, Confucius (551-479 av. J.-C.) prônait déjà la « rectification des noms », qui consistait à vérifier que chaque idéogramme correspondait bien à son véritable objet et à son sens, la « pensée correcte » supposant, selon ses propres termes, l'emploi d'une « langue correcte ».
Écrire est un art : la calligraphie Les origines rituelles de l'écriture expliquent l'importance de l'acte d'écrire et la place essentielle de la calligraphie, véritable discipline du corps tout entier ainsi que de l'esprit, promue au rang d'art majeur par les Chinois.
Peinture, poésie et calligraphie sont inextricablement mêlées. Les plus grands poètes furent toujours d'immenses calligraphes ; de même que les peintres. La calligraphie s'affirmera comme un art à part entière, mais qui complétera utilement une peinture et relatera souvent un poème. L'acte de calligraphier, dans le bouddhisme Chan , s'apparente à une méditation transcendantale.
Mao Zedong lui-même n'hésitait pas à faire la démonstration à ses visiteurs de ses talents de calligraphe, de même que les élites chinoises, depuis l'Antiquité, n'ont jamais cessé de pratiquer cette discipline avec constance et acharnement.
Le développement de la calligraphie ira de pair avec l'émergence de la classe des « lettrés-fonctionnaires » qui formeront pendant des siècles la principale armature des institutions politiques chinoises.
Nizai , le calligraphe virtuose de Bagdad Un ouvrage rédigé à Bagdad vers l'an mil fait état de la présence d'un calligraphe chinois du nom de Nizai capable d'écrire sous la dictée les œuvres du grand médecin grec Galien... Ainsi cet homme dessinait-il des milliers de caractères à une vitesse hallucinante tout en traduisant le texte du grec au chinois. Il devait utiliser des caractères chinois de style cursif, un peu à la façon des sténographes, même si l'exercice était autrement plus compliqué que celui qui consiste transformer les sons d'une langue alphabétique en signes...
Différents styles d'écriture Au fur et à mesure de la centralisation politique qui mènera à l'empire, les scribes favorisent l'émergence d'un style d'écriture plus commode à manier et, surtout, plus adapté aux contraintes du pinceau qui remplace peu à peu le stylet. Ce style calligraphique nouveau, appelé aussi « style des chancelleries » ( li shu ), marque un tournant décisif par rapport à l'écriture archaïque et rituelle. C'est de ce type de calligraphie que naissent les trois grands styles d'écriture encore en usage de nos jours : le style dit « régulier » ( kai shu ), le style semi-cursif ( xing shu ) où affleure déjà une grande préoccupation esthétique, et enfin le style cursif ( cao shu ), lequel se rapproche le plus du dessin libre et dont la maîtrise suppose une très longue pratique, un grand sens du contrôle de soi et une connaissance intime de la langue.
Les plus grands maîtres calligraphes sont ceux qui, tout en respectant les conventions de l'écriture réussissent à s'en affranchir suffisamment pour créer un style propre, fait d'élégance et d'équilibre et d'une perfection quasi surnaturelle.
Des dictionnaires à apprendre par cœur À la base de chaque caractère chinois, du plus simple au plus complexe, on trouve six sortes de traits fondamentaux, dont l'association permet de calligraphier les idéogrammes. La codification de la langue écrite, de nature à favoriser son apprentissage et sa transmission, fut l'une des obsessions du pouvoir centralisé chinois. Initiée en 221 av. J.-C. par le Premier Empereur Qin Shihuangdi, qui fit établir le premier catalogue officiel des caractères dont l'usage était obligatoire, elle aboutit à déterminer des « clés » dont l'association formait un caractère proprement dit.
Qui a appris le chinois sait d'ailleurs que le véritable obstacle de la langue tient dans la complexité et l'infinie variété des idéogrammes, que les lettrés n'ont pas cessé d'inventer, puisque le dictionnaire de Xuzhen, publié en 121 apr. J.-C., comportait 10 516 caractères regroupés sous 540 clés, tandis que celui de l'empereur Kangxi des Qing, édité en 1717, en comptait plus de 40 000 assortis à 214 clés !
Le Dictionnaire de la Chine Nouvelle, publié en 1976, véritable bible de l'écriture chinoise voulue par les autorités actuelles, dénombre, quant à lui, 227 « clés » et 2 252 caractères simplifiés.
Gutenberg n'est pas l'inventeur de l'imprimerie À partir des Zhou, la nécessité de diffuser des textes plus longs amena les scribes à utiliser des lamelles de bambou coupées dans le sens de la hauteur et reliées entre elles par des cordonnets de soie, sur lesquelles on pouvait écrire des textes au stylet ou au pinceau. C'est la raison pour laquelle on écrit toujours de haut en bas. À l'époque des Han, l'invention du papier permit la rédaction de livres manuscrits, en même temps que l'usage de l'estampage (grâce à l'application d'une feuille mouillée sur une pierre) qui entraîna une diffusion beaucoup plus grande de l'écrit. C'est au VIIIe siècle, sous les Tang, que les moines bouddhistes, désireux de répandre la parole du Bouddha dans toutes les couches sociales, inventèrent l'imprimerie par xylographie (les caractères sont préalablement sculptés à l'envers sur une planche de poirier, de buis ou de robinier). Le Sutra du Diamant, sorte de bible du bouddhisme chinois, fut le premier livre à être xylographié. Sa première édition, datée de 868, est actuellement conservée au British Museum de Londres.
La xylographie fut apportée en Occident par des missionnaires avant d'être reprise par Gutenberg, qui n'est donc pas l'inventeur de l'imprimerie.
Abandonner le « bol à riz en fer » : certains lettrés-fonctionnaires préféraient devenir des rebelles... Certains lettrés-fonctionnaires refusaient le système du « bol à riz en fer », expression par laquelle on désignait l'emploi stable du fonctionnaire obtenu à l'issue du rigide système des concours et des charges publiques. Renonçant de leur plein gré aux privilèges de leur fonction, ils devenaient des marginaux et des rebelles. Les plus doués gardaient l'estime de leurs congénères. Parmi ces génies qui firent le choix de se consacrer pleinement à la littérature, à la poésie ou à la peinture, on citera Li Bo (701-762), le grand poète de la dynastie des Tang, qui quitta l'Académie impériale à laquelle il était attaché ainsi que l'entourage de l'empereur Xuanzong, pour mener une vie d'errance et d'aventures ; son ami Du Fu (712-770), considéré comme le Dante ou le Shakespeare chinois, refusa d'exploiter ses dons poétiques, pourtant reconnus, pour devenir fonctionnaire, et mourut dans une extrême pauvreté après avoir dépeint la chaleur de l'amitié et la souffrance des pauvres avec des mots inoubliables ; Li Yu (1611-1680) fut l'un des esprits les plus libres (et libertins) de son temps. Il quitta son poste de mandarin, pour écrire des pièces de théâtre et un célèbre roman érotique interdit dès sa parution : « La chair comme tapis de prière (Rouputuan), qui relate les aventures du jeune intellectuel Weiyangshen (Le Lettré d'avant Minuit) et de sa jeune femme Yuxiang (Parfum de Jade) que sa stricte éducation confucéenne avait rendue frigide.
Un intellectuel doublé d'un technocrate : la figure du lettré chinois Derrière l'écrivain, le poète, le calligraphe et le peintre se cache en réalité un seul et même individu : le lettré, dont le pinceau et l'encre sont le principal moyen d'expression.
Le lettré chinois est à la fois un contemplatif et un homme de pouvoir. Capable de passer des heures à siroter un verre de thé vert sous un pavillon, au bord d'un lac à la surface duquel il admirera voir tourner les carpes ; une fois rentré chez lui, il s'enfermera dans sa bibliothèque et déroulera une longue peinture de paysage dont il savourera la contemplation comme on déguste un plat. Formé aux six arts libéraux confucéens que sont la musique, les rites, le tir à l'arc, la conduite des chars, l'écriture et le calcul, il est apte à aider l'Empereur à diriger son peuple.
À partir des Tang (618-907) et surtout des Song (960-1279), le lettré-fonctionnaire recruté par concours incarne cette élite si particulière à la Chine , mélange plutôt étonnant entre le technocrate capable de rédiger des règlements administratifs et l'intellectuel féru de poésie.
Le stress de l'incroyable parcours d'obstacles des candidats aux concours administratifs L'organisation des concours administratifs était calquée sur celle du territoire. Pour être admis à concourir à l'examen d'État, il fallait au préalable avoir passé successivement les examens de district ( xianshi ), puis ceux de préfecture ( yuanshi ) dont les jurys étaient composés de fonctionnaires spécialisés ( xuedao ). Après quoi, on devenait boursier, ce qui permettait de consacrer tout son temps à la redoutable course d'obstacles vers les concours d'État.
On imagine aisément le stress qui devait être celui des candidats obligés de sauter les obstacles les uns après les autres, après avoir réussi l'examen suprême ( huishi ) supervisé par un jury présidé par le ministre des Rites. Une fois admis, on devenait « lettré-sélectionné » ( gongshi ). Les plus brillants pouvaient encore devenir « lauréats palatins » ( jianshi ). Mais il fallait pour cela subir deux tests supplémentaires, dont le second ( zhaokao ) - qui voyait l'élimination d'environ 70 % des intéressés ! - se déroulait en présence de l'Empereur en personne.
VIII - LA FASCINATION DES CHINOIS POUR LA NUMÉROLOGIE
En même temps que l'écriture pictographique faisait son apparition sur les carapaces de tortues et les os d'animaux, les Chinois inventaient la numérisation décimale. Les nombres ont une signification propre, qui va bien au-delà de leur usage arithmétique. Dans ses célèbres Notes sur l'Art des nombres rédigées au IIIe siècle apr. J.-C., qui sont un véritable traité de numérologie, Xu Yue associe déjà les nombres aux couleurs et aux formes.
Pour les Chinois, 3 ( san ) est le nombre fondamental et parfait à partir duquel, selon le Livre du Dao, les êtres vivants furent créés. Aussi parle-t-on communément des « 3 Empereurs Fondateurs » ( Fuxi, Shennong et Huangdi ), des « 3 Pensées » (le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme), des « 3 Royaumes » ( Shu, Wei et Wu ) qui se partagèrent la Chine au IIIe siècle apr. J.-C. et qui firent l'objet d'un des plus célèbres romans chinois, la Chronique des Trois Royaumes , des « 3 Inventions » (la poudre, la boussole et l'imprimerie) qui révolutionnèrent les conditions de vie des Chinois, et même des « 3 Principes du Peuple » (nationalisme, démocratie et solidarité) du dirigeant moderne Sun Yat-sen.
4 est un chiffre moins fortuné (comme chez nous le chiffre 13, il porte malchance et certains hôtels continuent à ne pas faire figurer ce chiffre sur les boutons de l'ascenseur ; il évoque la mort), même s'il donne lieu à quelques classifications plus flatteuses telles que les « 4 Livres » confucéens ou les « 4 Trésors du Lettré » (l'encre, le pinceau, l'encrier et le papier). Deng Xiaoping dont le slogan des « 4 Modernisations » fit florès, ne semble pas avoir considéré ce chiffre comme néfaste.
5 fut toujours un chiffre fétiche. Pêle-mêle, on citera les « 5 Bonheurs » (santé, richesse, prospérité, vertu, longévité), les « 5 Éléments » (voir plus bas), les « 5 Directions » (nord, sud, est, ouest, centre), les « 5 Textes Classiques » ( Wujing ), les « 5 Animaux Domestiques » (bœuf, mouton, porc, poule et chien), les « 5 Viscères » de la médecine (rate, poumons, cœur, foie, rein), etc.
Des chiffres et des concepts L'énumération des autres nombres associés à des concepts serait très longue. On se bornera ici à indiquer que le 7 était considéré comme le nombre Yang le plus « parfait » tandis que le 9 - parce qu'il était le plus « complet » - symbolisait l'empereur (la plupart des palais impériaux comportaient d'ailleurs 9 cours successives). Le 8 portait bonheur, probablement parce qu'il y a « 8 Trigrammes » (symboles chinois constitués de trois lignes superposées ; voir plus bas), et le 10 représentait l'« étape ultime » puisque c'était là que se rejoignaient les « 10 Troncs Célestes » du cycle calendaire lunaire traditionnel (voir au-dessus).
Quant au nombre 100 ( bai ), il est synonyme de profusion et d'abondance (ce n'est pas par hasard que Mao lança la « Campagne des 100 fleurs »). Le Livre des 100 noms de famille édité sous les Song (en fait, une compilation des 430 patronymes les plus courants en Chine) devait être appris par cœur par tous les écoliers chinois.
Enfin, le nombre 10 000 ( wan ) symbolise la quantité infinie. « 10 000 années de Longévité » ( wan sui ) n'est rien d'autre que l'immortalité. C'était ce que scandait à l'intention de Mao Zedong la foule lorsqu'elle défilait le 1 er mai, place Tian Anmen, devant le vieux leader.
IX - LA CRÉATION DU MONDE SELON LES CHINOIS
Les sources littéraires et historiques de la mythologie chinoise Plusieurs textes revêtent une importance capitale pour comprendre la façon dont les Chinois appréhendent leur passé. Ce sont notamment le Zhouli ou Rituel des Zhou, dont les premières éditions datent du IVe siècle av. J.-C. et qui constitue une description idéale des rituels bureaucratiques des Zhou ; le Shujing ou Livre des Documents (élaboré au VIIe siècle av. J.-C.) qui rassemble une grande partie des récits mythologiques relatant les origines du monde ; le Liji ou Mémoire sur les Bienséances et les Cérémonies (rédigé au 1 er siècle av. J.-C.) qui traite du mariage, de la musique, des sacrifices, des rituels funéraires et religieux ; le Shijing ou Livre des Odes, anthologie poétique rédigée vers le IIIe siècle avant notre ère, qui reconstitue la vie chinoise dans les campagnes ; le Petit Calendrier des Xia, tel qu'il figure dans le Dadai Liji (écrits de Dadai l'Aîné) ; le Lushi Chunqiu ou Annales de monsieur Lu, œuvre de Lübuwei (mort en - 235) qui fut Premier ministre du royaume de Qin, sorte d'anthologie portant sur tout le savoir de son époque ; on citera enfin le Shanhaijing ou Classique des Montagnes et des Mers (rédigé entre le Ve et le IIIe siècle av. J.-C.) qui décrit à la fois la géographie et les créatures surnaturelles propres à la mythologie chinoise.
Pour les Chinois, à l'aube des temps, il y a les Trois Augustes ( San Huang ), génies créateurs de l'univers, qui séparèrent hommes et dieux puis hommes et bêtes en mettant fin au chaos originel ( Hundun ). Les deux premiers Augustes, personnification du Yin et du Yang, forment le couple incestueux (frère et sœur) de Fuxi, qui tient à la main une équerre ou un soleil contenant un oiseau, et de Nüwa, porteuse d'un compas ou d'une lune contenant un crapaud. Leurs corps d'apparence humaine à partir de la taille, souvent représentés entrelacés, sont prolongés par une queue de serpent ou de dragon. Lorsque Fuxi et Nüwa finissent par s'unir, le monde est en état de marche. Fuxi est l'inventeur des 8 trigrammes (voir plus bas). Quant au troisième Auguste, le Divin Laboureur ( Shennong ) appelé aussi l'Empereur Rouge ( Yangdi ), au corps d'homme et à la tête de bœuf, il apprit aux hommes à cuire leurs aliments grâce à l'usage du foret à feu et à cultiver les céréales grâce à la charrue. Ce bienfaiteur de l'humanité fut aussi le premier à faire l'inventaire des plantes médicinales et à élaborer les 64 hexagrammes à partir des 8 trigrammes inventés par Fuxi.
Pangu le géant Selon une autre légende, le monde aurait été formé par la créature géante Pangu qui, tel un oiseau avec son bec, aurait fendu au moyen de sa hache la coquille du chaos originel qui avait la forme d'un œuf. Ayant vécu plus de dix-huit mille ans, Pangu, en se déployant, aurait accru la distance entre le ciel et la terre puis serait mort au moment où ils auraient chacun atteint leur position fixe ; de son souffle seraient nés les nuages et le vent ; de sa voix, le tonnerre ; de son œil gauche, le soleil ; de son œil droit, la lune ; de ses membres, les montagnes ; de son sang, les fleuves ; de sa peau et ses poils, les plantes, et de sa barbe les étoiles.
Un autre mythe de Pangu en fait l'ancêtre du premier homme sur terre : la femme d'un empereur céleste aurait éprouvé une violente douleur à l'oreille pendant trois ans jusqu'à ce que sorte de son conduit auditif un ver qu'elle plaça dans une gourde bouchée par une assiette. Le ver s'étant transformé en chien prit le nom de Pangu (« né dans une gourde avec une assiette »), lequel, après avoir été mis sous cloche pendant six jours par la fille d'un empereur céleste, finit par convoler avec elle et par engendrer le premier couple humain.
Les Immortels, presque à l'égal des Dieux À la différence des Dieux ( Shen ), les Immortels ( Xian ) sont des personnages historiques et humains qui ont réussi à se hisser jusqu'à l'immortalité, un concept d'essence taoïste.
Les Immortels étaient censés habiter sur trois Îles Immortelles de la mer de Chine ( Penglai, Yinzhou et Fanghu ), où les animaux et les oiseaux étaient blancs, les maisons en or et les ponts en jade et les branches des arbres couvertes de perles et de fruits de jade... Pour éviter que ces îles, qui flottaient sur la mer, ne tombent dans le gouffre du Nord, l'Empereur du Ciel avait ordonné à trois tortues géantes de les soutenir.
Parmi les plus célèbres Immortels, qui jouaient un double rôle d'intercesseur et d'exemple pour les humains, outre He Xiangu , la seule femme du lot, née avec six cheveux dorés et qui était capable de voler de nuage en nuage, on citera Zhong Liquan, un fils de fonctionnaire de la dynastie des Han initié à la connaissance du Tao, Zhan Guolao, né sous les Tang et qui chevauchait un âne blanc lui permettant de franchir chaque jour des milliers de kilomètres, Yan Zhengqing, l'un des plus importants calligraphes chinois (VIIIe siècle) et Lü Dongbin, qui naquit en 798 et prétendait que la vie n'était qu'un songe.
La terre et le ciel Un char dont le fond - carré - forme la terre et le dais (une sorte de baldaquin) - rond - forme le ciel. Telle était l'image que les anciens Chinois avaient de la terre et du ciel. Entre le fond et le dais, point de parois pleines mais quatre piliers qui, à l'origine, étaient de même hauteur, ce qui rendait le ciel et la terre parfaitement parallèles. Mais le pilier du nord-ouest (la colonne cosmique du mont Buzhou ) ayant été ébranlé par le monstre Gonggong, furieux d'avoir échoué dans son ambition de régner sur le monde, il s'ensuivit une inclinaison du ciel (lequel penche vers le nord-ouest tandis que la terre penche vers le sud-est) et un déluge dont les effets dévastateurs furent réparés par Nüwa qui eut la bonne idée d'assembler les pierres de cinq couleurs pour former le ciel azuré, de couper les pattes d'une tortue géante pour fixer les quatre points cardinaux et de colmater les brèches des digues des fleuves qui débordaient avec de la cendre de roseau. Les neuf étages du ciel Le ciel comportait neuf étages ou « neuf cieux », dont les portes étaient gardées par des tigres et des panthères. La terre comprenait neuf provinces, au-delà desquelles il y avait les « huit lointains », eux-mêmes prolongés par les « huit extrémités ». Quatre mers, enfin, entouraient le monde habité. À l'Est, les habitants avaient une petite taille, un nez proéminent et une grande bouche, et étaient censés vivre peu longtemps, tandis qu'au Sud ils étaient grands et mouraient jeunes ; au Nord, ils étaient trapus, avaient la nuque courte et vivaient vieux, tandis qu'à l'Ouest, si leur durée de vie excédait la moyenne, les hommes avaient un long cou et une face tordue...
Huangdi, l'Empereur Jaune, modèle de tous les empereurs de Chine L'Empereur Jaune Huangdi , associé au centre et à la terre, est le plus important des Empereurs des Cinq Directions ( Yandi, associé au sud et au soleil ; Shaoshao, associé à l'ouest et au métal ; Zhuanxu, associé au nord et à l'eau ; Taihao, associé à l'est et au bois). Huangdi, qui régnait sur le Ciel, du haut du mont Kunlun, est considéré par les Chinois comme leur Premier Empereur Fondateur. Le grand historien Sima Qian (env. 146 - 86 av. J.-C.), qui lui consacra un long chapitre de son histoire, fait remonter son règne au troisième millénaire ; il aurait été porté par sa mère pendant vingt ans, aurait vécu cent ans... avant d'avoir vingt-cinq fils.
Pour asseoir son pouvoir, Huangdi aurait commencé par éliminer ses frères Yangdi puis Shennong, dont la décadence faisait le malheur de l'humanité. Mais son combat le plus illustre et qui symbolise la victoire des tribus Han sur les peuplades méridionales, reste celui contre son vassal et ministre Chiyou, créature d'aspect diabolique à la tête hérissée de cornes et aux huit pattes terminées par des sabots de buffle qui se nourrissait de sable, de pierres et de fer. Il le tua d'un coup d'épée qui provoqua une coulure de sang de plus de cent kilomètres de long...
L'empereur mythique et civilisateur Ses ennemis réduits en miettes, il fut enfin possible à l'Empereur Jaune de se consacrer à sa mission civilisatrice : sa femme apporta aux Chinois la technique de l'élevage du ver à soie, tandis que son ministre Cangjie, dont les deux paires d'yeux lui permettaient de voir à la fois le ciel et la terre, inventa les caractères de l'écriture basés sur l'observation des traces de pattes d'oiseaux et d'animaux sur le sol ; l'empereur procéda lui-même à l'élaboration du Classique de l'Interne de l'Empereur Jaune, considéré comme le livre fondateur de la médecine chinoise, non sans avoir appris à son peuple l'art de la fonte du bronze.
Les premiers empereurs humains : Yao, Shun, Yu et Qi Les livres d'histoire ancienne permettent d'établir la liste des premiers empereurs humains qui succédèrent à Huangdi.
Même s'il est peu probable qu'ils existèrent, ces souverains mythiques ont, aux yeux des Chinois, une importance considérable.
Le premier d'entre eux, Yao , vécut misérablement à la campagne ; il était assisté de Qie le Soldat, considéré comme le fondateur de la dynastie des Shang , et de Houji , le Prince du Millet, considéré comme l'ancêtre de la dynastie des Zhou.
Shun , le gendre de Yao , succéda à celui-ci, qui avait refusé de transmettre le pouvoir à son fils indigne. Réputé pour sa piété filiale et ses qualités morales, l'empereur Shun eut pour successeur Yu le Pacificateur, qui réussit à calmer le fleuve Jaune et le fleuve Bleu en creusant leurs lits aux endroits où ils débordaient. Les travaux de Yu durèrent treize ans, si bien que sa peau était noircie par le soleil et qu'il avait la peau des pieds usée ; lors de son avènement, cet empereur fit venir du bronze des neuf provinces et forgea autant de tripodes qu'il plaça à l'entrée de son palais ; ils devinrent un inestimable trésor impérial que tous les empereurs historiques rêvèrent, par la suite, de posséder.
À la mort de Yu, son fils Qi lui succéda et fonda la dynastie des Xia, première dynastie attestée par les sources historiques.
Le fabuleux bestiaire des Chinois Derrière chaque animal de la création, que les Chinois divisent en quatre catégories, selon qu'ils sont à plume, à poil, à écailles ou à carapace, se cache le symbole particulier d'une caractéristique physique, morale, ou purement conceptuelle. Dans l'imaginaire chinois, ce fabuleux bestiaire joue un rôle capital, qui va bien au-delà de celui consistant à nommer les années du cycle calendaire (voir plus haut).
Dans une liste fort longue, on se bornera ici à citer, pêle-mêle et selon leurs enveloppes charnelles, le bœuf ( niu ), associé à la bonté, au calme et à la force ; le cerf ( lu ), symbole de richesse et de longévité dont les bois sont toujours utilisés dans la pharmacopée chinoise ; le cheval ( ma ) est l'emblème de sagesse, de vitesse et d'endurance ; le chien ( gou ) est le meilleur compagnon des Immortels, aussi faut-il ménager sa confiance et son soutien... même s'il est un mets particulièrement recherché ; le renard ( hu ) est l'animal capable de vous jouer tous les tours, y compris celui de vivre le plus vieux ; le singe ( hou ) est associé au sage (et à la ruse) qui cache soigneusement ses apparences sous des airs ridiculement bonhommes ; le tigre ( hu ), animal roi (dont la légende prétend qu'il devient blanc à l'âge de cinq cents ans révolus...), est le symbole de la férocité et de la puissance; la grue ( he ), qui tient toujours dans son bec le champignon d'Immortalité lingzhi , est l'oiseau le plus bienfaisant ; le phénix ( feng lorsqu'il s'agit d'un mâle et huang lorsqu'il s'agit d'une femelle) est le chef suprême des oiseaux et le symbole de l'empereur qu'il vient féliciter lorsque celui-ci reçoit le mandat du Ciel ; le poisson ( yu ) est, par homophonie, synonyme d'abondance et de richesse ; la carpe ( liyu ), qui a pour ancêtre un guerrier vêtu de sa cuirasse, est capable de remonter le fleuve Jaune jusqu'aux Portes du Dragon et, là, de se transformer en cet animal fabuleux ; la tortue ( gui ), tantôt surnommée « messager en habit vert » ou « sombre guerrier » ou encore « soutien du monde », est l'animal bienfaiteur de l'humanité, en raison de son soutien aux Îles Immortelles (voir plus haut) et de sa fabuleuse carapace, sur laquelle les devins pouvaient lire l'avenir des hommes...
X - AU CŒUR DE LA PENSÉE CHINOISE LE YIN ET LE YANG
Le Yin et le Yang (qu'il ne faut surtout pas confondre avec le Bien et le Mal) constituent les deux principes antagonistes et complémentaires qui, pour un Chinois, caractérisent tous les êtres et toutes les choses. Tout a un contraire, qui est aussi son complément. C'est par le Yin (dont participent les notions d'obscurité, de froid et de passivité) et par le Yang (dont participent les notions de lumière, de chaleur et d'activité) que se manifeste le Tao, ce principe d'ordre qui gouverne l'univers tout entier.
Le monde dans lequel nous vivons s'inscrit donc dans un code binaire : froid/chaud ; brillant/terne ; obscur/clair ; soleil/lune ; homme/femme ; plein/vide ; mort/vivant ; haut/bas ; lourd/léger ; faible/fort, etc., lequel est déclinable presque à l'infini.
Dans la conception taoïste de l'Univers, tout procède du Yin ou du Yang : le ciel et le soleil, par exemple, sont Yang, alors que la terre et la lune sont Yin. Le Yang est associé à tout ce qui est masculin et le Yin à tout ce qui est féminin. Complémentaires, le Yin et le Yang sont faits pour être associés. De leur union (ou fusion) naît l'harmonie suprême qui est le but ultime recherché par tout taoïste.
Le Livre des Mutations, un schéma de la transformation des choses Par l'examen divinatoire d'une plante appelée achillée, le Yijing , ou Livre des Mutations, analyse, pour chaque ligne de chacun des 64 hexagrammes, la carte symbolique des divers états de la matière.
À l'origine simple manuel de divination, le Yijing fut complété sous les Zhou orientaux par un Grand Commentaire ( Da Zhuan ) qui lui apporta une logique philosophique et en fit le livre emblématique de la vision taoïste du monde.
Entre le premier et le dernier des hexagrammes du Yijing, c'est toute l'évolution dynamique de l'univers, ainsi que le passage du principe femelle Yin au principe mâle Yang , qui apparaît, sous la forme d'une étonnante cartographie encore familière à la plupart des Chinois. Dans ce vaste schéma circulaire du monde, les mutations sont liées au temps et évoluent selon un processus dynamique que seule l'obtention d'un « juste milieu » d'une situation donnée est susceptible d'arrêter. À cet égard, le Yijing constitue sans nul doute la plus ancienne tentative de codification graphique de l'univers.
Au fil des siècles, d'ailleurs, le Yijing n'a cessé de faire l'objet de gloses et de commentaires, destinés à expliciter le mystère de sa composition.
Cinq Éléments Au-delà de la bipartition de l'univers en Yin et en Yang , les Chinois ont également coutume de diviser toutes les choses en cinq parties, ou catégories : ce sont les Cinq Phases ou Cinq Éléments, appelés aussi Cinq Agents ( Wuxing ). Ces cinq énergies naturelles ou souffles ( Qi ) résultent de l'adjonction, au IIIe siècle, de la cinquième direction (celle du centre) à la catégorisation traditionnelle associant les quatre saisons et les quatre directions à quatre animaux et à quatre couleurs (dragon, bleu, printemps, est ; tigre, blanc, automne, ouest ; oiseau, rouge, été, sud ; tortue, noire, hiver, nord). Symboliquement, ces catégories sont disposées en quinconce (disposition d'objets par groupes de cinq de telle sorte qu'il y en ait un au milieu et que les autres soient disposés à chaque angle d'un rectangle) ; elles constituent les « diversifications du Tao » et permettent de classer les choses selon la nomenclature des Cinq Éléments qui donne le tableau suivant :
Bois Feu Terre métal Eau Saisons Printemps Été Automne Hiver Directions Est Sud Centre Ouest Nord Goûts Aigre Amer Doux Âcre Salé Odeurs Bouc Brûlé Parfumé Fétide Pourri Nombres 8 7 5 9 6 Planètes Jupiter Mars Saturne Vénus Mercure Météo Vent Chaleur Tonnerre Froid Pluie Couleurs Vert Rouge Jaune Blanc Noir Animaux Poisson Oiseau Homme Mammifère Insecte Graines Froment Haricot Millet Chanvre Orge Notes musicales jue zhi gong shang yu Viscères Rate Poumons Cœur Foie Rein Émotions Colère Joie Désir Peine Crainte Organes Yeux Langue Bouche Nez Oreilles
C'est à travers cette grille de correspondances que s'effectue, pour un Chinois, la perception de la réalité universelle. On n'y reconnaît pas plus de césure entre l'esprit et la matière qu'entre ce qui vit (dieux, hommes, animaux, plantes) et ce qui ne vit pas (montagnes, rochers, eau, objets).
La mutation du Yin au Yang Huit trigrammes et soixante-quatre hexagrammes symbolisent la transformation (ou mutation) de toutes les choses, lorsqu'elles passent du Yin au Yang.
Pour un Chinois, toutes les choses et tous les êtres mutent en permanence du Yin au Yang en passant par des « états successifs ».
C'est environ mille ans av. J.-C. que les devins finalisèrent la représentation codifiée de ces « états successifs » de la réalité visible, qu'elle soit ou non palpable, grâce à des figures composées de deux types de trait, plein ou brisé. Lorsqu'ils sont réunis par trois, ces traits forment, selon leurs combinaisons possibles, huit trigrammes ( bagua ), et lorsque ceux-ci sont appariés deux par deux l'ensemble des combinaisons possibles pour passer d'un état à un autre forme soixante-quatre hexagrammes dont la disposition obéit à un ordre très strict.
Le pays des rites et des codes On comprend mieux pourquoi la Chine est le pays des rites et des codes : dès lors que l'univers tout entier obéit à un principe d'ordre aussi universel que le Tao, les rituels et les codes doivent guider la conduite des hommes, tant sur le plan individuel que collectif.
Lorsque les premiers jésuites commencèrent à étudier la Chine de façon scientifique, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, ils firent part de leur étonnement devant l'importance prise par ce qu'ils appelaient les « Rites », ces lois intangibles qui régissent bon nombre des aspects de la vie d'un Chinois depuis des millénaires.
L'omniprésence du rituel dans la civilisation chinoise témoigne de la volonté d'essayer, par tous les moyens possibles, de transposer dans la société les mécanismes qui permettent à la nature d'être « harmonieuse ».
Le jade, pierre d'éternité Il n'y a pas, en Occident, de matériau équivalent au jade pour les Chinois, qui l'utilisent depuis plus de sept mille ans.
Issu du silicate de calcium appelé aussi néphrite, le jade ( Yu en chinois) est une pierre particulièrement dure, dont le polissage suppose persévérance et habileté. De par sa structure chimique et cristalline, il présente des coloris innombrables et comporte des dessins et des figures qui évoquent des plantes, des océans, des cieux ou des paysages et peuvent ainsi servir de prétexte à des connotations poétiques et magiques.
Considéré comme matériau d'éternité, bien plus apprécié que l'or, il fut très tôt utilisé pour tailler les armes rituelles ou les fameux disques Bi qui symbolisent l'univers et dont on peut imaginer qu'ils jouaient un rôle de mise en relation entre l'homme, la nature et les astres.
Dans l'univers taoïste, le jade est censé procurer l'immortalité. Aussi les alchimistes s'employaient-ils à le broyer pour leurs élixirs de longévité.
Un passage du Livre des Rites attribué à Confucius célèbre la comparaison entre la pierre de jade et la Vertu : À l'image de la bonté, parce que doux au toucher ; à l'image de la prudence, parce que ses veines sont fines et compactes ; à l'image de la justice, parce que ses angles sont fermes mais ne blessent pas ; à l'image de la musique, parce qu'on en tire des sons clairs ; à l'image de la bonne foi, parce que ses qualités intrinsèques se voient de l'extérieur... à l'image de la Voie de la Vertu, parce que chacun l'estime, tel est le jade...
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